“Zoom”, de Gilles Granouillet

"Zoom", de Gilles Grenouillet

« C’est d’elle que je veux dire l’histoire, l’étonnant mystère jamais connu, ce mystère qui a été très longtemps ma joie, ma douleur, où je me retrouvais toujours et d’où je m’enfuyais souvent pour y revenir. » Marguerite Duras, Cahiers de la guerre et autres textes (1943-1949), POL, 2006

Quand bien même à sa manière il a le mérite d’être explicite, le sous-titre donné à la pièce de Gilles Granouillet, « Itinéraire d’un enfant pas gâté », pourra apparaître réducteur. A contrario, la mention « à partir de 13 ans » ne dispensera pas enseignants ou parents d’une présentation argumentée avant que d’en voir la représentation.

Comment, me direz-vous, engager des professeurs à aller voir Zoom sans leur donner l’impression de faire des heures supplémentaires ? Le décor : une salle de cours, un soir au collège, où va bientôt commencer la réunion parents-professeurs. On attend le professeur principal. Une mère prend la parole.

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Prise de parole

Cette femme ne parle pas, d’habitude. Aussi sa prise de parole est-elle maladroite, donnant d’abord à l’assistance le sentiment que l’on a affaire à une personnalité borderline : voilà peut-être la raison principale pour laquelle personne ne va oser lui couper la parole. Parce que, maintenant qu’elle l’a prise, croyez bien qu’elle ne la lâchera plus. Dans le zoom qu’elle opère sur son destin et celui qu’elle veut voir vivre à son fils, il y a quelque chose d’une pulsion quasi-animale.

Dans le zoo quotidien, chacun erre dans un monde aux dimensions de l’espace qu’on lui a alloué. La cage est désormais ouverte pour cette mère invitée jusqu’alors à veiller en silence sur son petit. Sa parole reste heurtée, mais son récit bientôt s’organise : Burt a été conçu avec un père de hasard le temps d’une séance de cinéma où était projeté – ironie du sort et du titre – Tant qu’il y aura des hommes, de Fred Zinnemann.

Un certain penchant cinéphilique éclaire sur le choix du film, que la future jeune mère aurait dû cependant regarder sans faillir. La situation paraît datée, à vrai dire, si l’on songe à ce mélodrame hollywoodien dont subsiste surtout le vague souvenir d’une brève scène exotico-balnéaire où Burt Lancaster étreint fougueusement Deborah Kerr (la femme de son capitaine !) dans le fracas du flux et reflux océanique.

"Tant qu'il y aura des hommes", de Fred Zinnerman, 1953

“Tant qu’il y aura des hommes”, de Fred Zinnerman, 1953

.Une œuvre dramatique

On peut craindre un temps le misérabilisme sentimental d’un drame militaire se déroulant à la veille de Pearl Harbor. Ou pire encore : la pièce à thèse et le cliché sociologique avec focus sur le confort incertain mais bon marché des salles de cinéma. Mais Zoom est bien une œuvre dramatique, qui se fonde sur des situations dont nous avons tous connaissance, et qui en traitent les conséquences avec un humour plutôt cruel mais non dénué d’une certaine gravité.

La jeune maman s’est prise à rêver pour son enfant d’un destin hors normes, pardon : « bigger than life ». C’est « Madame Bovary va au cinéma », avec une Emma nourrie au Juste Prix. Engendré dans une salle obscure par un père inconnu, mais portant le prénom de la star qui s’agitait au même instant à l’écran, Burt forcément sera acteur. Et sa mère est prête à payer le prix pour ça.

Le texte de Gilles Granouillet se fonde sur une situation initiale presque burlesque, mais reste pourtant d’une dérangeante actualité (aux dernières nouvelles, il existe toujours des jeux télévisés…). Et que celle ou celui qui n’a jamais rencontré de parents de futurs avocats ou de pilotes de ligne très hypothétiques – dont ils ont brisé le rêve – lui jette le premier bulletin scolaire : la mère de Burt n’en démord pas, qui lui tient la tête hors de l’eau, qui croit en lui et à ses châteaux (de sable) en Espagne.

La vie est dure à ces gens de peu qui rêvent d’avoir plus. Dure à ces gens de rien qui veulent tout. Né d’un père plus que putatif (ce monsieur semble n’avoir pas même attendu que la lumière revienne pour disparaître) et d’une mère abandonnée mais obstinée, Burt va pourtant, à force d’amour et porté par un mystère plus grand que lui, Burt va contre toute attente approcher les étoiles et aborder au rivage du rêve maternel. Le voilà, après tant de vaines démarches, convoqué à un casting

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“Forcément sublime”

Vous raconter la suite, à la fois violente et surprenante, ainsi que le coup de théâtre final beau comme un coup d’archet, serait vous priver d’un grand plaisir de spectateur. Dans la mise en scène nerveuse qu’en a donnée Jean-Marc Galera, Annette Benedetti joue ce « seule en scène » avec juste ce qu’il faut de l’outrance qui sied au propos, en mère à la fois déglinguée et sublime. Car bien évidemment, c’est d’elle d’abord que nous parle la pièce de Gilles Granouillet. Mère et fils – oui, c’est vrai – sont en jeu. Mais c’est bien elle qui est en scène – joie et douleur – et qui joue sa vie. Déglinguée et sublime. Forcément sublime.

Robert Briatte

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• “Zoom”, une pièce de Gilles Granouillet mise en scène par Jean-Marc Galera. Avec Annette Benedetti (Compagnie Scènes en Seine). Au Théâtre Douze jusqu’au 14 février 2016 (6, avenue Maurice-Ravel, Paris 12e, 01 44 75 60 31, theatredouze@laligue.org). Le texte de la pièce a été publié en 2009 aux éditions Lansman.

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