“Monsieur de Pourceaugnac”: Molière et Lully aux Bouffes du Nord

"Monsieur de Pourceaugnac" aux Bouffes du Nord © Brigitte Enguerand

“Monsieur de Pourceaugnac” aux Bouffes du Nord © Brigitte Enguerand

 

Créée en 1669 en tant que « divertissement » pour le roi et jouée confidentiellement à Chambord, Monsieur de Pourceaugnac , cinquième comédie-ballet du duo Molière-Lully auquel s’adjoint Beauchamp pour la chorégraphie, est une pièce peu représentée.

Le pari de la jouer conformément à la partition d’origine, dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger et sous la direction musicale de William Christie au Théâtre des Bouffes du Nord est très réussi : au centre du plateau circassien, l’ensemble baroque des Arts Florissants jouxte les comédiens auxquels se mêleront les musiciens pour le jeu et la danse quand ils ne sont pas à leurs instruments ( violons, vents, clavecin et une théborde).

La partition musicale et le texte de Molière se confondent sans jamais se heurter et offrent une belle et harmonieuse fluidité des jeux et des registres. Le décor mobile et transformable, à la façon du décor, devenu mythique, de Christian Bérard  dans la célèbre mise en scéne par Jouvet de L’École des femmes, en 1951, contribue à cette fluidité et rend aussi un bel hommage à Molière et à l’histoire de ses mises en scène au XXe siècle.

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"Monsieur de Pourceaugnac", de Molière

Une comédie-ballet

Monsieur de Pourceaugnac est l’avant-dernière comédie-ballet de Molière, un genre considéré comme «  mineur » créé par Molière et Lully avec Les Fâcheux  en 1661 et qui fut un succès décisif dans la carrière du dramaturge. Si les opéras-ballets puis l’opéra l’ont finalement emporté sur le jeu et les dialogues parlés de la comédie-ballet, il nous reste aujourd’hui le plaisir rare de voir cette pièce telle qu’elle fut jouée à l’époque, dans une légèreté et un équilibre remarquable entre théâtre, texte, musique et danse propre à ce genre qui sert les enjeux de la comédie : transformations, masques, interchangeabilité, déguisement, mutabilité, mobilité, illusion et ruse, tours et intrigues.

Le décor est donc composé d’éléments mobiles, sur roulettes, qui sont sans cesse retournés pour passer de l’extérieur à l’intérieur. Par contraste, cette souplesse générale met en relief la maladresse, l’inertie, la stupeur et la lourdeur de Pouceaugnac ; elle apporte un commentaire comique permanent face à cette maladresse de la mécanique appliquée à de l’humain, ressort comique sans appel. Tous dansent habilement, sauf Pourceaugnac, tandis qu’intrigue et musique se répondent et que les notes brèves ou tenues, s’adaptant au texte devenu presque lui-même une partition, font écho aux acteurs dans un espace de gestes maîtrisés et alertes.

 La pièce reprend les grands thèmes chers à Molière : le mariage arrangé, la médecine, l’amour contrarié par la volonté parentale. Monsieur de Pourceaugnac , gentilhomme limousin d’âge mûr, vient à Paris pour épouser Julie, par arrangement avec le père de celle-ci, Oronte, et contre la volonté de Julie qui aime Éraste. Tout sera bon pour décourager Pourceaugnac, quitte à le rendre fou, et faire ainsi triompher l’amour véritable.

Ce thème traditionnel, que l’on retrouve ailleurs chez Molière, par exemple dans L’École des femmes, ne se contente donc pas de l’éloge de l’amour véritable et de la dénonciation par le grotesque des pères, des riches et des médecins jargonnant.

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Une « haute comédie »

Les éléments comiques abondent et offrent une vision mécanique appliquée à l’humain telle que l’analysait Bergson dans Le Rire où le philosophe distingue la « haute comédie », version plus complexe ou plus noble de la comédie : mécanique appliquée à de l’humain, contrastes (comme celui entre l’hébètement, la mollesse, la stupeur de Pourceaugnac et la raideur d’Oronte, sa marche automatisée et animalisée) ; démesure grotesque ( comme la taille des seringues des médecins, leurs grimaces) , le « comique de profession » ( le jargon), la distraction de Pourceaugnac volé et dupe. « Toute distraction est comique », note Bergson, en tant qu’elle renvoie à une insocialité, une inadaptation : c’est là toute l’histoire de ce lourdaud provincial, un type humain habituel chez Molière, venant chercher sa promise à Paris.

La part des costumes et du travestissement est importante aussi dans ce comique. Travestissement, mensonges, loufoquerie d’un toréador sortant d’une voiture dans un décor de Paris des années 1950 et et qui sous l’aspect comique car incongru évoque la traque impitoyable de l’animal. Le manteau vert de Pourceaugnac, couleur maudite au théâtre, au contraire le dévoile et le désigne immédiatement comme victime de ces personnages qui lui jouent une farce cruelle sous des masques et le dupent en lui offrant un théâtre inquiétant où l’homme va perdre sa dignité et le sens de sa propre identité.

Ce comique laisse progressivement l’impression d’un sinistre acharnement réglé comme un pas de deux contre un être naïf et dupe, à la face de clown triste, rendu cruellement fou par une médecine toute-puissante, et tenu comme une marionnette par les manches d’une camisole de force qui fait basculer le comique vers la pitié et l’inquiétude, d’autant que cette mascarade finit par donner à l’atmosphère de la pièce une allure inquiétante ou de cauchemar social où rien n’est plus qu’un songe.

Le rythme effréné des tours contre Pourceaugnac s’assortit d’une noirceur grandissante et nous montre une humanité cruelle prête à toutes les humiliations d’un innocent au nom de l’amour.

Si Bergson affirme que « le rire est incompatible avec l’émotion », la frontière stricte entre les genres de la comédie et de la tragédie, et un certain climat où rode la mort, créent un climat tragique : le spectateur peut progressivement prendre Pourceaugnac en pitié. Il s’agit bien d’une « haute comédie » où le comique dépasse le rire et laisse entrevoir un propos général sur l’humain.

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Bouc émissaire et violence sociale

L’ « insocialité » est pour Bergson le ressort fondamental du personnage comique. Elle trouve dans la mise en scène d’Hervieu–Léger un écho très sombre avec le décor d’après-guerre : Pourceaugnac incarne ce bouc émissaire, la victime massacrée par la violence du corps social indifférent à la cruauté reçue. Ainsi, lorsqu’il est enserré et isolé dans un cercle de danseurs et tenu pour fou, stigmatisé et en proie au groupe, il inspire plus la pitié que le rire.

La comédie se double aussi d’un propos sur le genre lui-même, aussi réversible que son décor, et potentiellement tragique, frôlant cette limite. De façon un peu similaire, on peut se souvenir d’Arnolphe tel que l’interprétait Louis Jouvet, poussant des cris de détresse à la fin de la pièce alors qu’il n’avait jusque là inspiré que le rire du spectateur. Faute d’un bon mariage de gentilhomme rehaussant son statut social, Pourceaugnac trouve l’hostilité, la cruauté, perd sa dignité, vacille dans ses certitudes, fuit déguisé en femme, reste humilié et bredouille.

Bien sûr, l’amour de Julie et d’Éraste triomphe mais le spectateur ne sera pas soulagé puisque cela coûte le massacre d’un naïf qui rentre à Limoges sans femme et blessé dans sa dignité et son identité.

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En moraliste de génie, Molière nous a laissé les questions de la socialité, fonds inépuisable de la comédie, avec les ressort tragiques de la farce qui va trop loin, comme Shakespeare l’a fait en son temps. Il est question de toutes ces limites : celles de la farce, de la cruauté, du désir, et aussi du genre de la comédie, censément définie par sa capacité à la résolution des conflits. Or il n’y a pas de résolution ici : Pourceaugnac n’est pas «  corrigé de son rêve et de sa distraction » ( Bergson).

Par cette double nature et sa puissance d’ambiguïté, loin d’être un genre mineur, la comédie-ballet reste multiforme dans tous ses aspects, et joue de registres distincts. Disparue avec l’avènement de l’opéra, elle est ici restaurée dans toute sa force et sa complexité.

Élodie Gillibert

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“Monsieur de Pourceaugnac”, au Théâtre des Bouffes du Nord, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, direction musicale et conception musicale du spectacle William Christie. Avec Erwin Aros, Clémence Boué, Cyril Costanzo, Claire Debono, Stéphane Facco, Matthieu Lécroart, Juliette Léger, Gilles Privat, Guillaume Ravoire, Daniel San Pedro, Alain Trétout et les musiciens des Arts Florissants, direction et clavecin, William Christie (représentations du 1er au 9 juillet 2016).

“L’Avare”, de Molière, mis en scène par Ludovic Lagarde, par Jean-Marie Samocki.

Molière dans “l’École des lettres”.

Le théâtre dans “l’École des lettres”.

Molière, “Quatre comédies à lire et à jouer” dans la collection “Classiques” de l’école des loisirs.

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