« Molière », de Georges Forestier

« Atteindre l’homme
sous le costume de l’artiste. »

Si l’homme, selon la formule célèbre de Malraux, n’est qu’« un misérable petit tas de secrets », on peut juger vaine toute biographie. Celle de Molière doit pourtant être mise à part puisque, justement, elle ne saurait révéler ces « secrets » dont sont souvent friands les lecteurs de ce genre d’ouvrage…

Il faut en effet se faire une raison, nous n’aurons jamais de la vie de Molière, comme de celle de Montaigne, qu’une connaissance très partielle : devenus des « classiques », ils vivent essentiellement par et dans leurs œuvres.

Pourquoi donc Georges Forestier (son éditeur dans la « Pléiade ») a-t-il jugé bon d’écrire une longue biographie de cet écrivain dont « ne subsiste ni lettre, ni brouillon, ni note, ni manuscrit », seulement « trois livres de comptes portant sur trois saisons théâtrales du Palais-Royal » et « un “extrait” de l’ensemble des livres de comptes pour la période 1659-1685 » (le fameux « Registre de La Grange ») ?

Faire table rase des mythes et « rédiger un récit biographique vraisemblable »

D’abord, pour rejeter les « légendes » qu’une tradition paresseuse a accréditées en reprenant la Vie de M. de Molière de Grimarest qui, selon Boileau, ami de Molière, « se trompe sur tout ». Mise en « roman » par Boulgakov (Le Roman de Monsieur de Molière, écrit en 1933) et en images par Ariane Mnouchkine (Molière, 1978) – pour ne parler que de deux œuvres qui gardent tout leur intérêt –, cette vie est devenue un beau mythe.

Dès l’Avant-propos, avant de « raconter Molière », le biographe entend donc « faire table rase » : non, la vocation théâtrale de Molière n’a pas été combattue par son père et encouragée par son grand-père ; non, Armande Béjart n’était pas « particulièrement coquette » et ce ne sont pas ses infidélités qui ont rendu Molière malade et abrégé sa vie ; et non, la personnalité de Molière ne se donne pas à voir dans la misanthropie d’Alceste…

Le récit de Georges Forestier, appuyé sur une multitude de témoignages et de documents authentiques (les très nombreuse notes en fin de volume illustrent cette érudition et ce souci constant de donner ses sources) ne cesse d’opposer la vérité tout court aux « vérités mythiques », séduisantes, romanesques, romantiques, comme celles qui voudraient que Molière soit quasiment mort sur scène et ait été enterré à la sauvette.

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Vignette extraite de “Molière et la comédie italienne”, par Louis Moland, Librairie académique Didier et Cie, 1867

Certes, pour combler, partiellement, le « grand vide de la documentation intime », le biographe doit aussi recourir aux hypothèses : les tournures interrogatives et modalisatrices (« probable(ment) », « sans doute », « semble-t-il », « il avait dû »…) jalonnent un récit qui associe ainsi strictes références aux faits (pour l’essentiel) et intuitions. Toutefois une prudence toute scientifique le pousse souvent à constater, par exemple, que « quant aux amis, on n’en sait pas beaucoup plus », qu’« on ignore à peu près tout de la manière dont ont évolué les amours de Molière » avant son mariage avec Armande ou qu’« aucun document ne nous permet de douter que ce mariage ait été heureux » : le doute systématique est de rigueur quand il s’agit de faire pièce aux légendes, et l’on doit savoir gré à l’auteur de reconnaître d’emblée que l’« on reste privé de tout élément tangible pour révéler son intimité qu’elle soit familiale, amoureuse, amicale, intellectuelle ou artistique ».

L’ambition de Georges Forestier, dès lors, se résume – si l’on peut dire, car elle n’est pas mince pour autant – à « rédiger un récit biographique vraisemblable » qui vise à « comprendre les enjeux et les significations [du] théâtre » de Molière en se fondant sur « des données factuelles » (débarrassées des interprétations qui ont pu en être faites) pour montrer l’écrivain dans son environnement et les « images » que ses contemporains ont données de lui, sur chacune de ses comédies pour « dévoile[r] son propre processus de fabrication », enfin, pour révéler la « cohérence intellectuelle et artistique étonnante » de son œuvre, sur « la succession des comédies qu’il a composées ».

“Les Précieuses ridicules”, illustration de François Boucher © BNF

La fabrique des comédies

Pour mesurer l’intérêt de cette démarche, il suffit de voir comment Molière a pu « fabriquer » ses comédies à deux moments importants de sa carrière.

En 1659, il a conçu la « pochade burlesque » des Précieuses ridicules comme une entreprise de séduction du public parisien. Il a pour cela combiné les sujets des comédies de Scarron (L’Héritier ridicule) et Desportes (Les Visionnaires), qui figuraient au programme de son théâtre, exploité Les Lois de la galanterie où Charles « Sorel s’était amusé à présenter de manière parodique les habits, le comportement et le langage indispensables à quiconque entendait être compté parmi la fine fleur de l’aristocratie mondaine de Paris, que, depuis le début des année 1640, on qualifiait de “galante” », ainsi qu’une parodie de la Carte du Tendre (de Mlle de Scudéry) où le même Sorel « donnait à imaginer l’existence réelle d’un groupe de femmes précieuses et d’un mouvement précieux » et fournissait ainsi à Molière les moyens d’« inventer » un « langage précieux ».

Cette « exagération parodique des raffinements de la conversation galante » poussée jusqu’au burlesque plut à la noblesse galante et assura le succès d’une pièce qui recourait en outre aux jeux de scènes appuyés inspirés de la commedia dell’ arte. Molière réussit ainsi à se singulariser en inventant « une forme inédite de comique » qui semblait être « une transposition de “tout ce qui se passait dans le monde” ». Il passerait bientôt pour le « peintre exact » des comportements de ses contemporains…

Le “Tartuffe” en trois actes reconstitué par Georges Forestier et Isabelle Grellet en octobre 2018 © Service culturel Paris -Sorbonne

La genèse de Tartuffe est racontée dans plusieurs chapitres qui rendent compte des cinq années d’accommodements et de combat opiniâtre qui permirent à Molière de triompher à nouveau en 1669. Présenté à l’origine (dans la comédie en trois actes de 1664) comme un vrai dévot, un directeur de conscience qui ne pouvait maîtriser sa sensualité, le personnage de Tartuffe, pour échapper aux foudres de l’Église et des dévots et à l’interdiction qui en était résulté, fut remodelé en « imposteur » en 1667 et devint ensuite un vrai brigand ayant pris le masque d’un dévot (déjà en 1665, Don Juan, le « grand seigneur méchant homme », se faisait « un bouclier du manteau de la religion », « la profession d’hypocrite » lui permettant de continuer à exercer ses méfaits impunément).

Georges Forestier considère que l’image de Tartuffe s’en trouve définitivement brouillée, le personnage « gros et gras » dénoncé par Dorine dans l’acte I n’étant guère compatible avec l’aventurier, le « fourbe renommé » apparu à la fin de l’acte IV. On peut ne pas partager ce jugement et ne pas considérer non plus que la critique de la dévotion ait été vraiment adoucie par la substitution, de 1664 à 1669, d’un escroc à un dévot puisque le personnage d’Orgon, lui, reste toujours l’incarnation ridicule d’un vrai dévot.

L’histoire d’un homme de théâtre

Dans cet ouvrage à l’érudition sans faille, on trouve donc moins un récit qui nous ferait connaître aussi bien la vie privée que la vie publique de Molière (mais pouvait-il en aller autrement ?) qu’une histoire de l’extraordinaire homme de théâtre qu’il a été, tout à la fois entrepreneur de spectacle, courtisan, comédien et écrivain.

Cette histoire montre comment il a développé une « comédie de salon », établissant, par la parodie et par le choix des thèmes, « une stratégie de connivence avec son public privilégié, mondains de la Ville et de la Cour associés aux spectateurs du parterre ». Elle éclaire utilement et durablement le processus de création de ses comédies en les resituant dans le contexte littéraire et mondain, dans les usages d’une époque très différente de la nôtre et que cette biographie sait faire revivre. Elle permet aussi, au moins par moments, d’« atteindre l’homme sous le costume de l’artiste ».

Jacques Vassevière

• Georges Forestier, « Molière », « Biographies », Gallimard, 2018, 560 p.

Voir également sur ce site : un numéro spécial de « l’École des lettres »,  Le théâtre à l’âge classique, et les très nombreux articles consacrés à Molière.

Théâtre Molière Sorbonne
« Les Fâcheux », de Molière le 25 janvier 2019

Après le grand succès remporté par la représentation des Fâcheux par le Théâtre Molière en Sorbonne le 20 décembre, l’année commencera par une nouvelle représentation le 25 janvier au Centre Universitaire Malesherbes, suivie d’une « visite » à Madrid, où la troupe jouera à l’Institut français le 30 janvier, et au Lycée français le 31 janvier.

À Paris, les spectateurs du +25 janvier pourront voir ou revoir la scène de la courante dansée et chantée du fâcheux Lysandre (interprété par Hubert Hazebroucq), que les conditions matérielles ne permettaient pas de présenter le 20 décembre dernier.

Au fil des représentations, nous avons recueilli beaucoup de commentaires, des éloges, mais aussi des observations, des critiques et des conseils. Nous remercions tous ceux qui nous en ont fait part : s’il est vrai que les éloges sont toujours encourageants, les observations et les critiques permettent d’affiner notre travail, ce qui est indispensable dans la démarche de recherche et d’expérimentation qui est celle du Théâtre Molière Sorbonne.

Dans cette aventure, nous avons été amenés à constituer une association qui apporte une contribution essentielle à la gestion et à l’organisation des activités du Théâtre Molière Sorbonne. Cette association a besoin de bonnes volontés pour assurer les tâches qui lui incombent, et également de fonds. Nous lançons donc ici un appel à adhésions, qui sera sans aucun doute entendu de nos amis qui suivent avec curiosité, et certains avec enthousiasme, cette aventure unique pour le renouveau de l’interprétation du théâtre du XVIIe siècle.

Georges Forestier, Mickaël Bouffard et Jean-Noël Laurenti

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