« Les Chatouilles ou la danse de la colère », d’Andréa Bescond, avec Déborah Moreau

Déborah Moreau

Déborah Moreau

En voyant le spectacle Les Chatouilles créé en 2014, interprété d’abord par son auteur Andrea Bescond et repris en 2019 par Déborah Moreau, on comprend que la question essentielle n’est pas : un sujet de société peut-il faire un bon sujet de théâtre ? mais : en quoi un sujet de société gagne à être exprimé dans une forme artistique ? Autrement dit la question n’est pas de savoir s’il y a de bons et des mauvais sujets de théâtre (ça c’est du théâtre, ça ce n’en est pas), mais jusqu’où la forme théâtrale peut révéler la vérité d’un sujet de société.

C’est ainsi qu’une question comme la pédophilie, les violences sexuelles infligées aux enfants, non seulement n’a pas du tout la même résonance selon qu’elle est traitée par les médias (tribunes, enquêtes, documentaires) ou par la création artistique (une œuvre), mais mieux encore le théâtre en fait une expérience quasiment vécue, intériorisée par le spectateur, tant la scène est un lieu de partage, de communication directe d’émotions de toutes sortes.

Les Chatouilles sont donc plus qu’un énième témoignage sur le sujet parce qu’il y a cette performance de l’actrice et danseuse Déborah Moreau, qui déploie une énergie incroyable et dégage une émotion puissante dans ce seule en scène épuisant où elle joue tour à tour Odette enfant, Odette jeune femme, sa mère, son père, la psy, l’ami Gilbert, le commissaire, la prof de danse, les enfants de la danse, les amis de rencontre, dans le cadre fictionnel d’une séance chez le psy.

La séance se prête ainsi au surgissement des souvenirs et à la résurrection des scènes reconstituant le fil d’une enfance brisée par un prédateur sexuel et sauvée par la danse : d’un côté l’histoire d’une destruction, de l’autre l’histoire d’une reconstruction. Cette succession de flash-back permet avec fluidité et vraisemblance d’accéder à une compréhension intime de la souffrance vécue pendant tant d’années, prise entre la difficulté d’en parler et la difficulté d’être entendue, entre des amis souvent impuissants à aider et une mère monstrueuse et sans compassion. C’est irrespirable et heureusement il y a la danse (sous-titre de la pièce : La danse de la colère) ces séquences de danse entre deux scènes traumatiques où Odette tantôt exorcise ses tourments, tantôt renoue une histoire d’amour avec son corps.

Disons-le encore une fois, c’est l’art de composer ce spectacle et l’art de l’interpréter qui confèrent sa force à l’évocation de ce sujet, validant l’engagement des artistes à prendre position sur des problèmes de notre temps, non pas en prenant parti, par des prises de parole ou des tribunes, mais simplement en prenant part, par une œuvre à la réflexion du moment.

Le succès rencontré depuis cinq ans par ce spectacle atteste que le citoyen désire accéder à une autre forme de connaissance que celle donnée par la société de l’information. Au théâtre la rencontre se fait ou ne se fait pas entre un artiste et un public, le spectateur est libre de donner le sens qu’il veut à ce qu’il vient de voir, à l’opposé du conditionnement sans issue de l’effet médiatique. Cet appel à la participation du spectateur, cette demande d’accueil et d’approbation, à l’origine même de tout spectacle, fait du théâtre un genre majeur dans la réflexion citoyenne d’aujourd’hui.

Si l’enseignement a bien un rôle civique à jouer, c’est bien vers l’art qu’il doit se tourner pour tirer de formes esthétiques les éléments constitutifs d’une conscience libre.

Pascal Caglar

« Les Chatouilles ou la danse de la colère » à la Scène libre, à Paris, jusqu’en mars 2020 puis tournée en région : Vichy, Calais, Sarlat, Ancenis (Nantes), Charbonnières (Lyon)…

 

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