« Le Pays lointain », de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

© Jean-Louis Fernandez

Nous sommes chez Jean-Luc Lagarce (1957-1995). Au cœur, et à l’extrême limite de son œuvre – Le Pays lointain est son ultime pièce, achevée quelques jours avant sa mort. Il est par conséquent question, selon l’éminente et récurrente thématique de son théâtre, du retour de l’enfant prodigue. Ci-devant Louis (« l’homme encore jeune »). Double de l’auteur. Qui, revenu chez les siens, dans la ville de province où il a grandi, peine à révéler son secret. Sa maladie. Le sida. Sa mort prochaine…

Deux familles

Entre présent et passé, les proches figures se succèdent, les sentiments affluent, les souvenirs resurgissent. Et étreignent, à l’évocation douce-amère des joies et peines anciennes. Poissent les retrouvailles, ravivent les querelles, imprègnent les mots de nostalgie et de haine. Et d’amour aussi. D’amour mal dit, mâles accordés, malicieux. Des remords ? Non, pas chez Lagarce. Des regrets, oui, ça il y en a – la longue fin de la pièce est en cela déchirante. Des regrets, pour ce qu’on a rêvé de faire, celui qu’on a rêvé d’être, et cet autre qu’on est devenu.

Le Pays lointain est un texte fleuve, qui fait cohabiter deux espaces, deux registres, deux familles. Les parents et les amis/amants. « La famille subie » et « la famille choisie ». Deux galeries de portraits couvrant les vingt dernières années de la vie de Louis, où l’on rencontre des vivants et des morts. Des morts comme le père, disparu très tôt, bien avant l’ultime retour de Louis. Et des vivants : la mère, la sœur Suzanne, le frère Antoine et sa femme Catherine. Et, non loin de là, présent à l’esprit de Louis, un absent, « L’amant, mort déjà », lui aussi. Hélène l’énamourée, et « Longue date », l’ami de toujours. Et « Le guerrier, tous les guerriers », et « Un garçon, tous les garçons ». Des êtres emblématiques de la vie de Louis, des amis, des amants, des amours fugaces, rencontres d’un soir, sourires croisés. Images floues, souvenirs indélébiles pourtant. Et Longue date, encore, toujours, aux côtés de Louis lors de la visite à la parentèle.

La phrase en quête de la mémoire

Tous se croisent dans le même espace, qui est un terrain vague où trônent une carcasse de voiture et une vieille cabine téléphonique, un mur en ciment barrant le fond de la scène, ponctuée d’un réverbère urbain comme un point d’interrogation. Le décor d’une existence en ruines ?

Les mots durs avec les parents (la sœur, le frère) claquent à toute volée, et côtoient la parole plutôt tendre échangée avec les amis/amants. Tous évoquent le passé, les manquements, les promesses non tenues. Les abandons, les petites lâchetés de Louis, et son appétit des gens, sa fureur de vivre.

La phrase, chez Lagarce, tient du forage. Elle creuse, travaille activement à l’exercice têtu de la remémoration ; elle cherche, elle bute, elle exprime, formule et reformule pour définir au mieux les intentions et leur réalité. Et, sculpte peu à peu l’idée d’une dérobade, la silhouette d’un homme furtif. En fuite de lui-même. À la recherche de lui-même. Ce qui revient au même ici. Louis, le roi de l’esquive. Plantant les uns dans la ville-fantôme de l’enfance oubliée, délaissant les autres sur le bas-côté d’une vie qui se cherche inlassablement. Et qui se trouve, peut-être, dans l’écriture, l’écrit, la langue ouvragée, riche des nombreux textes destinés aux autres, pas à la famille qui, elle, n’a droit, déplore Suzanne (impressionnante Audrey Bonnet), qu’à de rares lettres « elliptiques ». Motif forcément de cruelles blessures, et d’acides reproches pour l’aveu du déni, du non-dit, du gouffre qui les sépare, les a toujours séparés, du frère/fils transfuge.

Le corps au cœur du théâtre de Clément Hervieu-Léger

En allant de l’un à l’autre, ou plutôt en entrelaçant la querelle familiale à la vaste chronique des amours de Louis, Lagarce opère dans Le Pays lointain la rencontre de son théâtre avec l’imaginaire érotique d’un Jean Genet. Il confronte l’étouffement de ses jours provinciaux à l’envoûtement de ses nuits fauves. Ses amours de garage, ou des remparts comme celui qui obstrue l’espace de jeu, et derrière lequel se cache sans doute un pays défendu. Son proche pays désormais. Un univers immense d’aventures qui offre une image renversée des mornes paysages de l’enfance et de l’adolescence repoussés dans les lointains souvenirs.

Il y a dans Le Pays lointain deux pièces en une, qui se nourrissent, s’enrichissent l’une l’autre, et font somme. C’est une œuvre crépusculaire d’une sincérité émouvante, mais qui, jouée dans son intégralité, peut sembler un peu dense (longue ?) parfois. D’autant que, paradoxalement, la partie représentant la « famille choisie » des intrigues sulfureuses brille d’une intensité dramatique aussi sombre que conventionnelle.

L’on préférera, de loin, le riche conflit de la « famille subie » qui est une variation de Juste la fin du monde (notons le cousinage du titre avec la présente pièce), texte entré au répertoire de la Comédie-Française en 2009 (au programme du bac, série L, option théâtre, dès 2007-2008) et adapté au cinéma par Xavier Dolan en 2016. On retrouve d’ailleurs quelques accents dolaniens dans la voix de certains acteurs tels que Guillaume Ravoire (le frère, joué dans le film par Vincent Cassel) ou Nada Strancar (la mère, Nathalie Baye chez le cinéaste canadien).

À l’appui d’une scénographie dépouillée, la mise en scène de Clément Hervieu-Léger offre à ses onze comédiens (en permanence sur scène) un espace et une durée propres à l’expression et à la force de leur personnage, à la puissance évocatrice de leurs souvenirs, des êtres et des lieux qui ont construit leur passé. Le dramaturge porte haut l’enseignement qu’il reçut jadis de Patrice Chéreau, faisant ainsi du corps de l’acteur le cœur palpitant de son dispositif et de la vérité du texte qu’il traque à travers lui. Avec ses faux-airs d’Hervé Guibert, Loïc Corbery (comme Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie-Française), est un Louis royal, tour à tour pathétique et grandiose. Accablé, et au regret amer de sa propre déchirure. Bouleversant.

Philippe Leclercq

 

• Du 15 mars au 7 avril 2019, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris.

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