« Le Côté de Guermantes », à la Comédie-Française (Théâtre Marigny)

Monter Le Côté de Guermantes au théâtre, c’est tenter la gageure de séduire les connaisseurs de Proust tout comme les non-initiés, simples curieux d’une œuvre majeure du XXe siècle. Les premiers verront le spectacle de  Christophe Honoré avec indulgence et complicité, les seconds avec reconnaissance et étonnement.

Une « anthologie » de « La Recherche »

La pièce n’est pas tout à fait une adaptation, au sens traditionnel de transposition stylistique d’un genre  dans un autre, impliquant aménagement du temps, de l’action, de l’énonciation. Elle est plus une mise en situation, une mise en tableaux de pages choisies du roman dans le cadre d’une production théâtrale contemporaine, avec ses partis pris désormais conventionnels de musique, chanson,  danse, micro et vidéo.

Par beaucoup d’aspects, ce Côté de Guermantes fait penser à une  « anthologie » de La Recherche, sans véritable réécriture du texte, sans reformulation de l’action, dans une mise en scène qui s’apparente à une juxtaposition heureuse – et parfois longue… – de séquences contrastées, donnant à découvrir, ou reconnaître, les personnages principaux entourant le narrateur. Ainsi, nombre de grandes figures du roman passent, interprètent leur scène avec brio et, hélas, ne reviennent pas : c’est le cas de Françoise, Saint-Loup, Rachel, Bloch, Norpois, Legrandin, mais aussi celui de la grand-mère, de la princesse de Parme, et de Swann lui-même,  dernier des grands personnages à apparaître pour dire sa disparition prochaine dans la fameuse scène des souliers rouge d’Oriane.

Ces « héros d’une seule scène », pauvres en intérêt dramatique, sont suppléés par l’entrecroisement des principaux membres de la famille Guermantes : le duc, Basin, sa femme Oriane, son frère, le baron de Charlus, sa sœur la comtesse  de Marsantes (mère de Saint-Loup), sa tante, la marquise de Villeparisis. Autour de ces personnages aux tempéraments et manières bien caractérisés se donnent à voir l’esprit et l’état d’esprit d’une grande famille aristocratique à la fin du XIXe siècle, bien éloignée de l’idéalisation littéraire du jeune Marcel, tristement prisonnière de ses préjugés, ses codes, son langage, sa culture, sa vanité.

De là la récurrence des sujets : l’affaire Dreyfus, la mondanité, l’art, la généalogie. Ce portrait d’un monde finalement anachronique et ridicule offre l’occasion de beaux numéros d’acteur, tels ceux de Laurent Lafitte, duc de Guermantes superficiel à souhait, de Serge Bagdassarian, baron de Charlus aux manières décadentes épatantes, ou encore d’Elsa Lepoivre qui campe une Oriane à l’assurance hautaine de la femme d’esprit.

« Le Côté de Guermantes » © Comédie-Française

Ce Côté de Guermantes est représentatif du théâtre d’aujourd’hui, qui aime à s’aventurer dans  ses marges, à annexer les genres voisins : il s’approprie le roman comme la chanson ou le cinéma, fait se télescoper les temps et les tons, donne du plaisir à jouer et à voir. Proust n’avait peut-être pas besoin de ces efforts de résonances contemporaines, mais, en tant que spectacle, la pièce est une double  initiation : à l’écriture théâtrale contemporaine,  à l’œuvre monumentale de l’auteur.

En ces temps compliqués pour les salles de spectacle, la Comédie-Française n’oublie pas les scolaires et accueille les groupes dans les conditions habituellement réservées aux élèves et à leurs professeurs. La Covid n’interdit pas les sorties, aucune instruction officielle n’est fournie à ce sujet, et l’accès égalitaire à la culture étant tout aussi important que l’accès au numérique, il est bon que les classes retrouvent le chemin des théâtres.

Pascal Caglar

• « Le Côté de Guermantes », au théâtre Marigny jusqu’au 15 novembre 2020.

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