« La Collection », d’Harold Pinter, mise en scène de Ludovic Lagarde

« La Collection », d’Harold Pinter, mise en scène de Ludovic Lagarde

« La Collection », d’Harold Pinter, mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem-

Blanc, d’un côté, noir, de l’autre. L’espace scénique de La Collection d’Harold Pinter (1930-2008), pièce écrite en 1961, se divise en deux.

À gauche (blanc), un couple : Stella (Valérie Dashwood) et James (Laurent Poitreneaux), habitants de Chelsea, le coin des artistes. À droite (noir), un autre couple : Harry (Mathieu Amalric) qui héberge Bill (Micha Lescot), amis et créateurs de modes du très chic quartier de Belgravia, situé également à Londres.

La ronde de la vérité

D’un espace à l’autre, il n’y rien de commun qu’une obscure histoire de rencontre. De coucherie ? James, le mari, veut savoir si ce que lui a dit sa femme est vrai : a-t-elle bien eu une aventure avec Bill, un soir dans un hôtel de Leeds ? Bill se moque. Harry s’étonne. James persiste. Stella sourit. Où se trouve la vérité ? Où débute le mensonge ? Où se cache la jalousie ? Où se situent les fantasmes, le jeu, l’ennui, la cruauté ?

L’affaire sur le cas Stella est évidemment plus trouble, mélangée et complexe que la dichotomie scénographique voudrait le supposer. Du blanc au noir, on va circuler (sauf la sphinge Stella), passer par les coulisses, entrer par une porte, sortir par un couloir, un escalier. L’atmosphère  de roman noir plane en permanence. Pesant, mais pas trop. Poisseux, comme le mensonge dont tous voudraient se défaire.

Le téléphone retentit. On prend rendez-vous, ou on les fuit. On veut savoir. Il faut avouer. La vérité tourne en rond, hésite, s’énonce progressivement, puis disparaît sous d’autres mots comme des chausse-trappes. Une autre vérité s’ébauche. À la fin, on doute. Que s’est-il finalement passé ce fameux soir dans un hôtel de Leeds ?

Quelle vérité ?

La vérité du drame n’est pas tant importante que le mobile qui fait tourner son action. Chacun tente d’opprimer l’autre pour lui faire avouer ou renoncer. Un jeu de pouvoir s’exerce entre les personnages et se dilue dans le marécage des mots. Car qu’est-ce que la vérité, sinon un point de vue à part soi assemblé. Une vision que l’on tend à l’autre comme un miroir dans lequel il se reflète et tente de se reconnaître. Ou, à l’inverse, se voit déformé, grossi, exagéré. Et quelle vérité de lui-même chacun montre-t-il à l’autre ? Harry porte un masque (au sens propre) au début de la pièce. Est-il bien l’amant de Bill que l’on voudrait voir en lui ?

Sur la scène épurée du (magnifique) théâtre des Bouffes du Nord glissent les faux-fuyants, comme le gluant Bill, cette limace de la zone, selon les mots d’Harry, qui laisse des traces sur les murs des immeubles bourgeois qu’il fréquente. Derrière quelle prétention, ou rêve déçu de lui-même, James s’abrite-t-il dans sa recherche de vérité sur sa femme ? Et elle, dont la mystérieuse présence semble n’être qu’un fantasme, quelle réalité incarne-t-elle ?

La vérité aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux

La nouvelle traduction du texte de Pinter, signée Olivier Cadiot, fait résonner les sous-entendus, le malaise caché derrière les mots qui trahissent et qui perdent. La simplicité travaillée du style et du vocabulaire combat l’imposture des personnages, et tente de les confondre. Les mots luttent contre les corps et le jeu équivoque de chacun. C’est ici la langue contre les gestes, la phrase contre la posture. La mise en scène de Ludovic Lagarde conspire dans le même sens, et fait de sa sobriété un outil au renfort des mots, un enjeu de traque de la vérité que les comédiens, de très haute tenue (un satisfecit pour Micha Lescot), emporteront avec eux à la fin.

La Collection nous rappelle qu’à l’heure des réseaux sociaux où l’information circule partout, dans un flux constant, ajouté aux médias traditionnels, de mots et d’images, de dépêches, de messages Internet, de tweets et de retweets, la connaissance et la vérité n’ont jamais été aussi brouillées. Le faux se mêle au vrai, déforme, falsifie, échappe au contrôle, et disparaît dans la masse de la diffusion. Le nombre, la répétition, la prolifération en font des fausses vérités que beaucoup – pas le temps, ni le souci de vérifier ; la preuve ou la démonstration des faits attendront, ou pas – s’empressent de croire et de colporter. L’opacité, comme la calomnie, va son train…

Plus les outils de la connaissance se multiplient, plus la multitude fait de la vérité l’outil de sa propre disqualification. Un phénomène d’autant plus inquiétant qu’il ne s’exerce sous la contrainte d’aucun régime tyrannique, mais sous la libre dictature de la foule anonyme et aveugle à son propre sort.

Philippe Leclercq

 

• Jusqu’au 23 mars 2019, aux Bouffes du Nord, à Paris. Les dates de tournée seront précisées ultérieurement.

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