« Iphigénie » dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig (Ateliers Berthier-Théâtre de l’Odéon-Europe)

Retrouver les vers de Racine est toujours une appréhension qui se mue brièvement en étonnement, puis se dissout en bonheur. L’Iphigénie de Stéphane Braunschweig aux Ateliers Berthier-Théâtre de l’Odéon est de ces retrouvailles heureuses et nécessaires, de ces mises en scène qui disent pourquoi on continue à jouer les classiques, de ces performances d’acteurs qui donnent le plaisir de retrouver les grands personnages du passé.

Stéphane Braunschweig s’est beaucoup expliqué sur les raisons qui l’ont conduit à monter cette pièce : l’évidence, pour lui, d’un parallèle entre la flotte grecque stoppée dans son élan conquérant, immobilisée faute de vent à Aulis, et notre monde arrêté par un virus, les grandes puissances économiques mondiales chancelantes devant une pandémie. De part et d’autre, une suspension de l’Histoire propice à une interrogation sur soi, ses motivations, sa vérité.

Des consciences déchirées en lutte avec leur propre vérité

Cette concordance des situations ne nous éloigne pas, cependant, de la tragédie grecque qui anéantit et révèle chacun des grands personnages confrontés au dilemme entre devoir extérieur et devoir intérieur : responsabilités de chef et sentiments paternels (Agamemnon),  respect du nom et  révolte du sang (Iphigénie), gloire promise et amour comblé (Achille), silence de l’épouse et cris de la mère (Clytemnestre). Fidèle à cette ambiance tragique, la force de cette mise en scène qui souligne les constants face-à-face, celle de la diction qui épouse le jaillissement des émotions, est de nous faire entrer dans le drame de ces consciences déchirées en lutte avec leur propre vérité, cette vérité qu’aucun ne peut longtemps cacher : qu’est-ce que j’aime le plus ? Où se place la valeur que j’accorde à ma vie ? ma gloire ? mes sentiments ? mon amour ? ma filiation ? Et laisser décider le hasard, les dieux, pour moi ?

Dans la tragédie on ne se bat pas contre un autre, on se bat contre soi-même. Ainsi, en proie tantôt à la plainte, tantôt à  la fureur, abattu et révolté, chaque protagoniste explore les ombres et lumières de son cœur sommé par le destin, ce sacrifice voulu par les dieux, de révéler ses véritables mouvements, ses véritables désirs.

« Iphigénie » © Simon Gosselin

Une mise en scène qui éclaire la pièce

La scène nue, au centre de la salle, entourée par les spectateurs, renforce la pression exercée sur les personnages, observés de toute part, avec pour seul horizon la  mer, immense toile de fond tour à tour calme, puis agitée. Les costumes d’aujourd’hui, pas même perçus comme anachroniques, jouent la symbolique des couleurs et la suggestion des statuts : Iphigénie en blanc, Ériphile en noir, sans que rien dans le jeu, les gestes et les postures, ne choque le classicisme de vers que s’approprient à la perfection des comédiens tous également inspirés par ce texte si éloquent, tous familiers des pièces mises en scène par Stéphane Braunschweig (Claude Duparfait, Suzanne Aubert, Chloé Réjon, Jean-Baptise Anoumon…).

Chaque sortie au théâtre le confirme : un spectacle améliore la compréhension d’une pièce. Un texte comme celui d’Iphigénie, pas forcément accessible aux élèves à la seule  lecture, incarné sous nos yeux, révèle sa force et sa profondeur. Guidé par le professeur, chacun peut y apprendre à repérer les techniques de composition classique, y admirer le propre de l’alexandrin, sa capacité à se faire oublier en tant que vers, comme si la langue française n’était autre que celle de Racine.

Pascal Caglar

• « Iphigénie », au Ateliers Berthier-Théâtre de l’Odéon-Europe jusqu’au 14 novembre 2020.

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