“Comment vous racontez la partie”, de Yasmina Reza

"Comment vous racontez la partie", de Yasmina Reza © Pascal Victor

“Comment vous racontez la partie”,
de Yasmina Reza © Pascal Victor

Il y a une manière, un savoir-faire, un talent – un art sans doute –, qui consiste à rendre théâtrales des situations anodines, banales, insignifiantes, quotidiennes, à leur donner, par la grâce du langage et la dynamique du dialogue, une dimension dramatique, agonique même.

Marivaux, Tchekhov, Beckett, pour ne citer que quelques noms, sont de ceux-là. Notre contemporaine, Yasmina Reza, tant pis pour l’écrasante comparaison, semble posséder cette qualité.

Elle l’a montré dans ses précédentes œuvres théâtrales couronnées de succès et jouées un peu partout dans le monde. Elle le montre aujourd’hui avec cette nouvelle pièce éditée chez Flammarion en 2011, créée à Berlin au Deutscher Theater en octobre 2012, et montée pour la première fois ces jours-ci au Théâtre Liberté de Toulon, que dirigent les frères Berling, suite à une « résidence de création ».

 

Une pièce apparemment dénuée d’intrigue

Cette pièce, Comment vous racontez la partie, mise en scène par Yasmina Reza elle-même, ne se raconte pas car elle semble dénuée d’intrigue, privée de conflit, exempte de péripéties, presque vidée de contenu. Elle constitue pourtant un fascinant spectacle.

Elle montre une jeune femme écrivain, Nathalie Oppenheim, lauréate d’un prestigieux prix littéraire, débarquant sans enthousiasme dans une petite ville imaginaire de province pour parler de son livre dont le titre est le même que celui de la pièce. À partir de cet argument inconsistant, va se déployer devant nous un morceau de la comédie du monde.

 

Une farce baroque jouant sur les mises en abîme

La romancière, accueillie par un jeune animateur local pas très sûr de lui, doit être interviewée, en présence du public, par une professionnelle des émissions littéraires qui cumule les tics de Pierre Dumayet, Denise Glaser et François Busnel réunis.

À l’issue de la séance, un apéritif est offert par le maire dans la salle des fêtes de la ville. Chacun des quatre personnages va, avec une application aussi touchante que ridicule, s’appliquer à jouer son rôle, à le surjouer même, dans une « partie » où tout est distribué d’avance, comme au théâtre, devenu, en la circonstance, la métaphore de la vie.

La dérisoire cérémonie théâtrale se transforme alors en farce baroque par le biais des effets de mise en abîme : la pièce qui se joue rejoint le livre présenté, la rencontre de l’écrivain avec le public répète celle que nous autres spectateurs avons avec l’auteur, le présentateur-meneur de jeu fait office de régisseur, l’interview de l’écrivain est prétexte à une réflexion sur la littérature et ses à-côtés. Quant au maire, il vient, par sa présence, rappeler que les municipalités, en la subventionnant, dirigent en sous-main la vie culturelle de la cité, comme celle où se donne la pièce.

Des acteurs remarquables

Pour accentuer le vertige, le décor reproduit l’espace théâtral : un rideau de scène, des fauteuils d’orchestre, un public virtuel dont on sollicite les réactions. Comme chez Pirandello, le théâtre s’installe dans le théâtre, abolissant les frontières de la fiction, brouillant les pistes de l’acte dramatique, alors même que celui-ci est ostensiblement exhibé par la performance appuyée des acteurs.

Ces acteurs, qui jouent deux fois – pour leurs partenaires et pour le public, selon la règle du « double registre » définie par Jean Rousset  à propos de Marivaux –, ils sont en tout point remarquables :  les deux femmes, Zabou Breitman en romancière un  peu nunuche plus à l’aise pour écrire des livres que pour en parler, Dominique Raymond en spécialiste de la littérature, évaporée et mondaine ; les deux hommes, Romain Cottard en animateur incertain de séances de patronage, André Marcon en élu débonnaire se déboutonnant au moment de la petite fête finale.

Cette fête se résume à un réjouissant final musical aux accents russes sur la Nathalie que chantait Bécaud. On est surpris, captivé, séduit, amusé. On rit, on s’interroge. On est au théâtre. Il faut y courir. Faites passer : la pièce, après Toulon, va se jouer en divers lieux.

Yves Stalloni

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• “Comment vous racontez la partie”, de Yasmina Reza, mis en scène par l’auteur, Théâtre Liberté, à Toulon. Coproduction Théâtre Liberté, Théâtre du Rond-Point, Théâtres de la Ville de Luxembourg,  Les Célestins, Théâtre de Lyon.

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