“Bigre”, de Pierre Guillois, bigrement enthousiasmant

"Bigre", de Pierre Guillois © Pierre Perennec / Théâtre Tristan-Bernard

“Bigre”, de Pierre Guillois © Pierre Perennec / Théâtre Tristan-Bernard

Ce spectacle, créé en 2014, en province, accueilli par Jean-Michel Ribes et monté au Rond-Point fin 2015, revient aujourd’hui au Théâtre Tristan-Bernard pour quelques semaines.

Le sous titre générique, « mélo-burlesque », donne une pseudo orientation rétro au spectacle, suggérant un contenu un peu mièvre, du « mélo », un ton un peu daté, du « burlesque », mais c’est pour mieux cacher l’essentiel et le ressort de toute la pièce : du théâtre sans paroles.

Or du théâtre sans paroles, ce n’est pas du théâtre sans idées, du théâtre sans expression, c’est au contraire du théâtre à l’état pur, des situations, de l’invention et des effets en cascade.

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À quoi bon la parole ?

Raconter l’histoire de ces trois voisins de chambres de bonne, deux garçons et une fille, n’aurait d’autre effet que de laisser imaginer une histoire ordinaire, une histoire d’aujourd’hui, avec un féru de technologies, un écolo tendance bohème, et une célibataire nouvellement venue sur le palier. Or la banalité de l’histoire, de la parole éventuelle, est justement dépassée ici par la fertilité comique des situations, par l’usage extra-ordinaire des objets du quotidien, par les spectaculaires effets de son, de bruitage ou de musique qui assure la continuité sonore de la pièce.

Chaque séquence explore une situation, bricolage, massage, soirée entre voisins, moustique en plein sommeil, bain de soleil sur le toit, amour et trahisons, et chaque séquence produit son lot d’inattendu, de surprises, de jubilation.

De même, chaque personnage a ses objets partenaires, ses objets gags : Olivier Martin-Salvan (le connecté) a son aspirateur, ses télécommandes, son sanibroyeur, son vide-ordure, Agathe L’huillier (la célibataire) a son poisson rouge (ou blanc), sa télé, ses robes, son kit d’infirmière (ou de coiffeuse), Pierre Guillois (l’écolo) a son hamac, son lapin (ou sa toque), ses jumelles, ses provisions. Cette fête sans parole n’est pas silencieuse : les sons participent au comique, que ce soit les mystérieux karaokés de Brel ou d’Il était une fois, la soirée dansante perturbée par les doux bruits des toilettes, ou encore les résonances sans fin du vide-ordure.

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La langue du théâtre comique

Ces histoires sans paroles nous parlent la langue du théâtre comique, celle qui ne peut se découvrir en classe, celle qui a besoin d’une salle, d’acteurs, d’accessoires, de moyens techniques et d’un public gagné à l’euphorie collective.

Il faut des yeux, des oreilles, des sens disponibles, et non des postures intellectuelles pour entrer dans l’univers du burlesque.

Pierre Guillois et ses complices de jeu et d’écriture nous offrent près d’une heure et demi d’intelligence comique, et le théâtre Tristan-Bernard, qui soigne les moins de 26 ans avec des places à 10 €, a la bonne idée d’offrir une deuxième place pour l’achat d’une à tarif plein.

Pascal Caglar

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Théâtre Tristan-Bernard, 64, rue du Rocher, 75008 Paris. Tél. 01 45 22 08 40

Le théâtre dans “l’École des lettres”.

• La collection “Théâtre” de l’école des loisirs.

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