« The Master », de Paul Thomas Anderson

paull-thomas-anderson-the-masterThe Master décrit une emprise, la manipulation sans scrupules d’un individu sans défense. Cet homme est Freddie Quell, un marin broyé par la guerre, qui se retrouve en 1945 en Californie avec une dépression nerveuse aggravée par l’usage immodéré d’un cocktail explosif qu’il prépare lui-même avec tout ce qui lui tombe sous la main.

Dès la première apparition de Joaquin Phoenix, on est saisi par son aspect physique et sa composition. Maigre, la démarche hésitante, il a le visage émacié et buriné d’un ermite, s’exprime d’une voix basse, bredouillante et à peine intelligible.

Performance époustouflante et nouvel avatar d’un comédien de génie, que les films de James Gray ont consacré. Un Oscar serait amplement mérité.

 

Un couple infernal

Complètement marginalisé, Quell erre sans but quand il se retrouve par hasard à bord d’un grand bateau à quai, sur lequel se déroule une fête. Étonnamment bien accueilli par le père de la mariée, il fait vite partie de la famille, qui se révèle être plus large qu’il ne le pensait.

Les étapes de cette initiation sont analysées sans grande finesse. L’être solitaire et démuni qu’est Freddie est l’esclave rêvé de celui qui se dit le maître. On se demande ce que ce personnage si sûr de lui peut bien attendre d’une pareille épave et quelles sont ses motivations. Grandeur d’âme ? Compassion ? Sympathie réelle, fascination réciproque ou instrumentalisation de cet être fruste et vulnérable, aisément transformé en homme de main prêt à châtier la moindre atteinte à la respectabilité de son mentor ?

Philip Seymour Hoffman interprète le charismatique Lancaster Dodd, orateur au style ampoulé et vulgaire, qui évoque à la fois L. Ron Hubbard, fondateur de la scientologie, Ayn Rand et Dale Carnegie, grands séducteurs de masses par leurs discours et leurs écrits.

Il retrouve les liens de ses patients avec leurs existences antérieures et même avec leurs homologues d’autres planètes à travers les âges.

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Philosophie de bazar et automédication

L’hypnose est sa thérapie de prédilection. Elle fonctionne particulièrement bien avec Quell, qu’il décide de détruire et de refaçonner dans un délire prométhéen. Mais la confrontation du chaos mental de l’un et du charlatanisme de l’autre produit un couple infernal, partageant la même addiction à l’alcool et à l’ivresse des foules. Une danse de mort terrifiante entre un cerveau pervers et une redoutable machine à tuer qui obéit autant à ses propres instincts qu’aux injonctions muettes de son maître.

Dodd est l’un de ces personnages récurrents du cinéma de Paul Thomas Anderson, à la fois pionnier, être déviant et chef d’une famille dysfonctionnelle, éperdue de respect et d’admiration pour son chef tout-puissant. On a reproché à Paul Thomas Anderson de ne pas avoir pris parti plus nettement contre le sectarisme. N’était-il pas plus efficace d’en montrer les dangers en adoptant le point de vue du crédule soldat, peu à peu fasciné par son gourou ? Comme dans There Will Be Blood (2007), il s’agit des origines de l’Amérique moderne, de la préhistoire d’une certaine forme de confiance en soi, qui est ici à la fois celle des voyageurs de commerce et des évangélistes.

Nous sommes au tout début d’un système de croyance en une spiritualité maison, une philosophie de bazar et une automédication du corps et de l’esprit par suggestion destinée aux êtres solitaires et sans espoir. C’est l’après-guerre naïve, qui n’a pas encore dévoilé ses excès et ses escrocs.

Un film glacé et glaçant

La virtuosité de la mise en scène est à la mesure de cette dialectique en action, où, par son total engagement, l’esclave paraît plus estimable que le maître. Joaquin Phoenix est filmé le plus souvent en plans larges, de manière à mettre en évidence sa stature dérisoire, presque en apesanteur, qui contraste si fort avec la masse corporelle si terrestre d’Hoffmann.

L’utilisation de la pellicule 65 mm accroît la puissance des images, faisant de la mer fouettée par les hélices d’un bateau la métaphore du tumulte intérieur qui agite le personnage. Tandis que la bande-son du guitariste Jonny Greenwood suggère par ses dissonances les contradictions d’une Amérique partagée entre inquiétude et fausses perspectives. Sans doute est-ce cette virtuosité même qui finit par lasser, la démonstration devenant si fermée et si narcissique qu’elle échoue à nous toucher.

Quoi qu’il en soit, on ressort de ce film glacé et glaçant avec le sentiment d’avoir assisté indûment à un combat de grands fauves dans un cirque.  Ou plutôt à la dévoration d’un petit mammifère par un serpent à sonnettes. Pourtant la silhouette tordue et tragique de Joaquin Phoenix se grave dans la mémoire comme le symbole de la faiblesse humaine, si facile à dévoyer.

Anne-Marie Baron

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