“Reality”, de Matteo Garrone

Anachronique, improbable, un carrosse doré, avec conducteur et valet de pied en habit rouge, pénètre dans un palais baroque où il est accueilli par une foule enthousiaste. Un couple de mariés en descend sous les acclamations et la fête commence dans ce décor de pacotille, inaugurant le contraste fondateur du film entre rêve et réalité, clinquant et banal, brillant et sordide.

L’animateur Enzo en est la vedette, naguère promue instantanément par sa participation à Grande Fratello (Big Brother en italien), l’équivalent de notre Loft.

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Téléréalité et pratiques magiques

Fini le temps où l’imagination nous permettait de nous évader de notre quotidien par la lecture ou le cinéma. La soif de rêve, devenue conduite magique, s’enracine maintenant dans la matérialité ; tout le monde veut être star – c’est-à-dire riche – à bon compte, par simple passage au petit écran. La téléréalité a succédé au soap opera tourné en temps réel, parce que porteuse d’un indice supérieur d’humanité vivante, apte à satisfaire l’appétit voyeuriste des masses ; son succès vient du fait qu’elle constitue un système de promotion artificiel capable d’élever en un clin d’œil ses participants au pinacle.

Luciano, père de trois enfants, poissonnier hâbleur et exubérant, est fasciné par la réussite sociale d’Enzo, lui qui se déguise en drag queen pour amuser la galerie. Il possède un tel talent comique que sa fille de cinq ans le supplie de passer une audition pour avoir la chance de participer à cette émission culte. Mais après son passage dans les studios de Cinecittà (auxquels le cinéaste rend un hommage nostalgique), sa vie entière bascule : plus rien ne compte –  ni sa famille, ni ses amis, ni son travail ni même la petite combine qui améliorait un peu leur ordinaire !

Perdu dans le rêve éveillé de devenir une personnalité des médias, il vend sa poissonnerie avant même d’être retenu et sombre dans une obsession mortifère, une sorte de psychose qui lui fait perdre tout contact avec le réel et voir partout des envoyés de la télévision.

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Une œuvre fellinienne

Après Gomorra, en 2008, accusation magistralement mise en scène de la mafia napolitaine, Matteo Garrone reste à Naples, mais cette fois pour y retrouver la grande tradition tragi-comique, mélange unique de drôlerie, d’amertume et de poésie. Reality est un film important par son sujet et par sa mise en scène. Une œuvre fellinienne par les formes généreuses de ses femmes et par sa critique acerbe de la télévision comme pourvoyeuse néfaste d’un sacré de bas étage.

Luciano veut entrer dans la Maison de Grande Fratello, comme si c’était une sorte de paradis dont ni l’Église, ni même la prière publique du pape à Rome ne peuvent donner une idée. Il espère on ne sait quel miracle. Mais quand il s’introduit subrepticement dans le saint des saints, la béatitude qu’il atteint est celle de la folie.

Son histoire aurait pu se lire comme celle d’un nouveau François d’Assise se dépouillant volontairement de tous ses biens si son but n’était pas cette célébrité factice, cette dérisoire apothéose qui, comme le montrait Woody Allen avec le personnage interprété par Roberto Benigni dans To Rome with love, génère un incurable sentiment d’exclusion.

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Les dérives d’une société aliénée

Dans le sillage d’Eduardo De Filippo et de la comédie à l’italienne de Monicelli si bien servie par Toto, Matteo Garrone réussit un film où la réalité du titre est constamment mise en question par la stylisation extrême de l’image et par la foi candide des personnages dans le monde idéalisé du spectacle télévisuel le plus trivial.

La noble architecture des vieilles maisons, épousée par une caméra tournante, la vie populaire d’une petite place où bat le cœur de Naples, y contrastent avec les couleurs criardes des costumes et des intérieurs, avec le décor froid d’une grande surface, emblème de la globalisation marchande, et avec la vulgaire sophistication des plateaux de télévision.

Le grotesque est omniprésent, mais cette famille si unie dans sa naïveté apparaît plus touchante et moins ridicule que les jeunes sots prêts à tout sacrifier pour offrir au public le spectacle de leur intimité, encourageant ainsi un voyeurisme malsain de la vie privée. Le cinéaste a fait mouche avec ce film très fort qui dénonce – non sans une certaine compassion – la grande illusion médiatique et les dérives d’une société aliénée où cinq minutes de télévision valent plus de reconnaissance qu’une vie entière de travail.

Anne-Marie Baron

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