Quelle démocratisation pour la culture ?

À l’heure où comme un slogan résonne à nos oreilles cette formule : « La culture nous manque », il semblerait que, même en ces temps de confinement, les amateurs de culture sachent trouver leur nourriture, puisque France Culture continue à progresser, enquête après enquête, dans un contexte de fort recul du média radio.

Dans le monde de l’édition, les chiffres de vente de livres sont en augmentation depuis janvier 2021 et le livre audio ne cesse de battre des records, initiant de nouvelles pratiques de lecture. Enfin, Culturebox, la chaîne éphémère du spectacle vivant, est prolongée jusqu’en août, portée par l’émission enthousiasmante de Daphné Burki et Raphaël Yem.

Les limites de l’action culturelle de l’État

Paradoxalement, alors même que les salles sont fermées, il semble que jamais l’action culturelle de l’État n’ait été aussi visible, son accompagnement aussi sensible et ses valeurs autant réaffirmées.

Le classicisme du XVIIe siècle s’était caractérisé par une concordance entre la gloire du règne de Louis XIV et les productions culturelles de son temps, les artistes, auteurs, peintres, musiciens étant subventionnés, les institutions ou académies encouragées. Dans les milieux cultivés les valeurs de goût, de mesure, et de hiérarchie chères au pouvoir s’étaient répandues. Et c’est bien à une convergence de ce type que l’on assiste aujourd’hui, entre une société éclairée et un État culturel dirigiste, l’un et l’autre échangeant des valeurs communes : diversité, liberté, respect des minorités, tolérance, multiculturalisme, égalité des genres, éclectisme, modernité.

L’artiste fait peut-être figure de rebelle aux yeux d’un public non averti, mais pour l’État, loin d’être un contradicteur, il est le relais d’un ministère de la Culture qui fixe les orientations, façonne les mentalités, éduque et civilise la société d’aujourd’hui. La crise du Covid, loin de marquer un recul de l’État dans les affaires culturelles, a été pour lui une occasion de montrer sa présence et son influence à travers tous les supports de la communication artistique, radio, télévision, numérique, librairies, musées, événements.

Cette politique culturelle a cependant certaines limites. Son efficacité, ses bénéfices restent profondément tributaires des milieux socio-économiques, et des contextes géographiques. Ainsi l’audience de France Culture est trois fois plus importante à Paris qu’en province ; de même les artistes présentés sur Culture Box entrent dans un rapport de proximité, voire de familiarité beaucoup plus grand avec la vie parisienne qu’avec la vie en région. En accroissant sa collaboration avec l’Éducation nationale, France Culture souligne paradoxalement  le fossé entre possesseurs du savoir et exclus du système éducatif. En promouvant artistes et spectacles, Culturebox fait apparaître les inégalités régionales, et la distance entre les cultures d’initiés et la culture grand public.

Le rôle indispensable des intercesseurs

Sans initiateurs, sans éducateurs la culture vivante restera l’apanage d’une minorité éclairée, parce que la démocratisation ne peut se réaliser par une simple augmentation de l’offre. Pour éviter de donner toujours plus aux mêmes, il faut s’appuyer sur l’école, les professeurs, les structures intermédiaires, les initiatives culturelles locales. Un enseignant ne changera pas le niveau social de ses élèves, mais il pourra changer leur niveau culturel. Tout autant qu’un cours sur la citoyenneté, la fréquentation de théâtres et salles de spectacle initie à la diversité, au respect des différences, à la liberté de chacun.

La démocratisation de la culture ne peut être confiée aux seuls acteurs de la culture, institutions, artistes, médias d’État. Même si les initiatives conduites par tous ces professionnels des théâtres, musées, centres artistiques et autres bibliothèques sont remarquables, il y aura toujours besoin d’une incitation venant de la base. Et la base c’est l’Éducation nationale qui se soucie malheureusement trop peu de la formation culturelle de ses enseignants et de leur appétence à cette dimension de la vie humaine

Pascal Caglar

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