“Pina”, de Wim Wenders

Wim Wenders, l’un des cinéastes allemands les plus doués de sa génération, producteur, photographe et réalisateur internationalement reconnu pour, entre autres, Alice dans les villes (1973), Paris, Texas d’après un roman de Sam Shepard (Palme d’or au festival de Cannes, 1984), Les Ailes du désir (Prix de la mise en scène, Cannes, 1987), projetait de réaliser un film sur le regard de sa compatriote, la danseuse-chorégraphe Pina Bausch,  sans trop savoir quelle forme lui donner.

Puis, il eut l’idée de tourner en 3D, cette nouvelle technologie si proche de la perception de l’œil humain, permettant d’apprécier les mouvements des danseurs, les formes, les volumes de chaque corps mince, rond, puissant, vigoureux ou fragile sur lesquels Pina Bausch s’appuyait pour monter ses spectacles. Mais, avant même le début du tournage, elle apprit qu’elle souffrait d’un cancer généralisé et mourut cinq jours plus tard, le 30 juin 2009, à l’âge de 68 ans.

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Une prouesse cinématographique

Sans elle, Wim Wenders aurait renoncé à ce projet si les danseurs de la troupe du Tanztheater n’avaient insisté pour le poursuivre. Le film a donc pris une tournure particulière : la première partie rend compte du travail de Pina Bausch, en mêlant des extraits de spectacles (Café Müller, Le Sacre du printemps, Kontakhof, Vollmond) et des images d’archives dans lesquelles on la voit danser. Puis il prend une sorte d’envol plus personnel.

Les danseurs de la troupe (de différentes nationalités, tous issus de la danse classique) disent quelques mots sur Pina et dansent pour elle ou retiennent une saynète rendant compte de leur travail, pour et avec elle. Le résultat est humain, profond et spectaculaire.

On assiste à une prouesse cinématographique d’abord. Les lunettes sur le nez, nous voyons un rideau transparent s’avancer, les danseurs s’approcher, s’éloigner… Wim Wenders nous fait entrer en scène ou redevenir simple  spectateur. Notre place varie d’une scène à l’autre, nous rendant passif ou partie prenante, comme le font les écrivains interpellant plus ou moins directement ceux qui les lisent.

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Un double point de vue sur la condition humaine et sur l’art

Il nous montre ensuite la création artistique en gestation, les errances de l’artiste en plein questionnement. Certains danseurs disent qu’il leur arrivait de ne pas comprendre ce que voulait Pina. à l’une de ses danseuses, elle répond simplement « Cherche encore… ». Car c’est cela être artiste : chercher ce que l’on veut dire exactement, explorer des pistes, en retenir certaines, en abandonner d’autres et ensuite travailler le geste, le mot juste, sachant qu’il est toujours perfectible, voilà pourquoi Pina Bausch n’autorisait en principe aucune captation de ses spectacles en perpétuelle évolution.

N’est-il pas intéressant pour les élèves de comprendre cette donnée essentielle du travail artistique : l’exploration, la recherche, les tâtonnements (les esquisses, les repentirs des peintres, les ratures des écrivains…). Eux-mêmes n’ont-il pas le sentiment de découvrir peu à peu la littérature, ses courants, ses codes et les joies et les difficultés de l’écriture personnelle qu’elle soit libre ou « commandée » ?

Wim Wenders nous fait aussi comprendre que le travail d’une grande artiste comme Pina Bausch était un double point de vue sur la condition humaine et sur son art. Dans ses chorégraphies, elle traitait de questions existentielles : l’amour, la solitude, les relations hommes-femmes, la vieillesse, l’identité, la joie, le désespoir. Elle cherchait à exprimer l’indicible, l’inexprimable en mots.

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Entre théâtre et danse

Certaines de ces chorégraphies visent « les tripes » du spectateur. Témoin cette danse où une multitude d’hommes s’emparent du corps d’une femme, doucement au début, puis de manière de plus en plus intrusive, agressive. Elle devient leur « chose », elle ne s’appartient plus. Ils ont de ces « petits gestes » saisis dans les chorégraphies de Pina Bausch que subissent aussi, parfois, les enfants lorsqu’on leur touche le nez, les cheveux…

Certaines chorégraphies dérangent, d’autres au contraire plongent dans un état de grâce, tel ce moment de « légèreté » montrant une danseuse aérienne grimpant sur des chaises qu’elle bascule, une à une, avec maîtrise et allégresse, sur fond de verdure. Il y a aussi des moments de rires (jamais vulgaires) : un homme dansant devant des femmes assises, et finissant par ôter son pantalon avant de le remonter vivement, et de recommencer devant une autre, des moments infiniment touchants – entre théâtre et danse toujours –, comme ce que l’on suppose être un fils finissant par se réconcilier avec son père, et lui sautant dans les bras. Voir aussi la beauté des costumes, avec ces robes longues, soyeuses, colorées, ces talons hauts qui vont si bien à la danse.

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Une immense pédagogue

Pina Bausch voulait au début de sa carrière « secouer » le spectateur. Face aux difficultés de la vie quotidienne, elle l’a terminée en souhaitant lui offrir « des moments d’amour pur ». Car l’art s’inscrit toujours dans une époque, ce que Wim Wenders a si bien compris en faisant évoluer les danseurs dans un contexte contemporain : une piscine, une cimenterie, un carrefour de métro aérien proches de Wuppertal, là où Pina travaillait, enseignait, à quelques kilomètres de son village natal. « Faire avec », comme diraient les psychanalystes : avec les relations, la modernité, les éléments : l’eau, le sable, les gouffres, les rochers amis ou ennemis. Faire aussi – c’est ici qu’elle fut une enseignante hors pair – avec sa morphologie, son tempérament, son histoire, son âge…

Dans Les Rêves dansants on comprend à quel point elle s’appuyait sur la personnalité de ses danseurs professionnels ou amateurs (des adolescents dans ce documentaire), les observant sans fin, les encourageant à trouver une expression corporelle qui leur soit propre, au cœur d’une exigence comme celle d’exprimer la joie, par exemple. En cela, elle était une immense pédagogue aidant chacun à tirer le meilleur pari de lui-même avec ses limites et ses possibilités uniques. «

 Pourquoi as-tu si peur de moi ? » demande-t-elle à sa danseuse la plus effacée qui ose enfin se mettre en avant. « Tu es la plus fragile, dit-elle à une autre, c’est ce qui fait ta force. » Un film qui fera date.

Patricia Delahaie

 

Le numéro de “l’École des lettres” consacré à l’histoire des arts propose un entretien avec l’équipe du film « Les Rêves dansants ».

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