Les couleurs d’une jeunesse : « Deep End », de Jerzy Skolimowski (1970)

Londres, 1970. Mike, quinze ans, est engagé dans un établissement de bains publics. C’est son premier emploi. Très vite, il est attiré par Susan, une jolie rousse qui lui a présenté les lieux et le travail.  Il vivra son premier amour dans cet endroit sinistre.

On n’a pas envie d’en dire plus sur le scénario conçu à partir d’un article de journal par Jerzy Skolimowski. C’était là le premier film qu’il réalisait en Grande-Bretagne, après avoir quitté la Pologne et fait escale à Bruxelles où il avait tourné Le Départ, avec Jean-Pierre Léaud.

On cite des noms propres, on indique une date, et aussitôt, tout afflue : la swinging London, troquant les couleurs grisâtres de l’après-guerre contre les teintes pastel, les rouges et verts vifs, les vêtements sans grâce contre la fantaisie des mini-jupes et des longs manteaux excentriques, les lourdes voitures noires contre les petites Morris et leurs sœurs italiennes.

On entend aussi la musique de ces années, l’énergie du rock (mais c’est surtout le cas dans Blow up d’Antonioni, autre voyageur venu du vieux continent sur l’île qui rajeunit) et cette façon unique de filmer à la première personne, parfois caméra à l’épaule, toujours désinvolte et précise qu’on appelle Nouvelle vague. Skolimowski rassemble tout cela dans Deep End.

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La nouvelle vague polonaise

Mais le cinéma étant matière d’oubli, trop souvent, il faut rappeler qui est ce cinéaste. Il naît à Lodz, capitale du textile polonais en 1938. Ses parents s’engagent en Résistance ; son père est tué. Jeune homme, Skolimowski se passionne pour la boxe et le jazz. C’est aussi un charmeur, comme son compatriote Polanski avec qui il étudie dans la fameuse école de cinéma qui fait la réputation du pays bien au-delà des frontières. On risque tout, l’irrévérence en particulier.

Skolimowski écrit pour son ami le scénario du Couteau dans l’eau. L’humour noir, très macabre de Polanski lui convient aussi, et ce sens de la narration et de la composition. La nouvelle vague polonaise est moins improvisatrice que son homologue française (dans sa tendance Godard, s’entend). Skolimowski tourne ses premiers films, dont Walkover, qui lui vaut des éloges, une certaine reconnaissance. Il sait manier une caméra comme personne, trouver l’angle que nul n’aura imaginé. Mais bientôt il agace, dérange, et l’exil s’impose.

Deep End est tourné en anglais, à Londres pour partie, à Munich pour les intérieurs dans la piscine. Skolimowski ne maîtrise pas encore la langue et il découvre l’île. Il la filme en étranger et c’est sans doute pourquoi, avec Blow Up d’Antonioni, c’est l’un des plus beaux films sur la capitale anglaise. L’un choisit les parcs élégants et vides, les appartements et studios chics de la ville en mouvement, l’autre opte pour sa face un peu sombre, l’East end et Soho, quartier des prostituées, des bars sinistres, des errances pleines d’ennui. Mike se gave de hot-dogs pour tromper son attente, devant la discothèque où Susan et son « fiancé » sont entrés.

Pour tourner son film, le cinéaste a carte blanche de la part de ses producteurs. Mais il n’a pas de chance cette année-là lorsque son film est projeté à la Mostra de Venise : on a supprimé les récompenses alors qu’il était donné comme favori. La carrière du film sera courte mais intense. Assez pour qu’il devienne un film culte sur l’adolescence, comme en témoigne Étienne Daho à travers un très beau texte qu’on entend en supplément du DVD qui vient d’être édité.

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Un héros romantique, cynique et désabusé

Romantique, cynique, et désabusé : ainsi pourrait-on résumer le parcours de Mike, le héros du film. Il rêve d’un pur amour, comprend vite que là où il, en tant qu’apprenti ayant plutôt une jolie « gueule », il devra se contenter de peu ; quelques femmes mûres tomberont dans ses bras après des bains trop chauds et le personnel se moquera de lui. Son ex-professeur d’éducation physique joue de curieuse façon avec les jeunes filles qu’il jette dans le grand bain lorsqu’il ne sort pas avec la jolie rousse que désire Mike. Quant à Susan, vaguement fiancée, sosie (ou pas) d’une strip-teaseuse dont Mike vole l’effigie trônant devant un cabaret, elle l’attire et l’éloigne en un jeu qui finira mal.

Deep End est un film d’une grande beauté plastique. Le cadre enferme des personnages qui sont précisément dans un rapport d’attirance répulsion. Le jeu subtil des couleurs, parfois en continuité, parfois en rupture est une véritable ligne narrative : du roux au rouge, la frontière est ténue et on ne sait pas toujours si c’est la peinture ou le sang qui dégouline.

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Le portrait d’une jeunesse qui s’achève

L’humour du cinéaste polonais – mélange d’absurde et de comique de situation fait le reste : une caissière, rivale de Susan est toujours en décalage. L’alarme a sonné depuis longtemps et on sait que l’alerte a été fausse, quand elle apporte un extincteur laborieusement décroché de son support pour arroser les clients présents.

Les mouvements de caméra cernent les êtres, glissent sur les corps, comme si la machine à voir cherchait la faille. Et soudain, le tragique surgit, brutal : une lampe oscille, jette une lumière violente sur le couple. Susan devient une sirène tandis que Cat Stevens chante une jeunesse qui s’achève.

Norbert Czarny

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• « Deep End », de Jerzy Skolimowski, DVD Carlotta Films, 2011.

• La bande annonce du film.

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