Les “Cahiers de poèmes” d’Emily Brontë

Cioran disait d’Emily Brontë, «Tout ce qui émane d’Elle a la propriété de me bouleverser. Haworth est mon lieu de pèlerinage ». Il pointait ainsi, laconiquement selon son habitude, ce qui fait la singularité d’une œuvre.

L’œuvre d’Emily Brontë, c’est la conjugaison d’un lieu, une sorte de désert battu par les vents où la mort pèse du ciel comme un couvercle – obligeant les vivants à déployer une énergie surhumaine pour simplement exister – et du génie visionnaire d’une femme dont la voix nous atteint encore avec la force d’un uppercut.

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Une réédition attendue

La collection “Points poésie” qui a le mérite de mettre à disposition du grand public un certain nombre de poètes anglo-saxons (Keats, Yeats, Dylan Thomas, T.S. Eliott) réédite les Cahiers de poèmes d’Emily Brontë, traduits et introduits par Claire Malroux (grande spécialiste d’Emily Dickinson et traductrice d’auteurs aussi variés qu’Henry James ou Joyce Carroll Oates) pour Corti en 1995.

La préface explique clairement les choix éditoriaux : les poèmes d’Emily Brontë n’avaient été,  jusqu’à la présente édition, publiés que sous formes d’anthologies – les Poèmes de la collection “Poésie”/Gallimard, notamment résultent d’un choix opéré par Pierre Leyris. Claire Malroux a donc pris le parti de traduire les deux cahiers où Emily Brontë elle-même consigna ses propres choix en 1846.

Le premier de ces cahiers contenait les œuvres lyriques rédigées depuis 1838, le second, les poèmes dits “de Gondal”, un ensemble de poèmes qui initialement devaient s’intégrer à la vaste fresque épique rédigée par Emily en collaboration avec sa sœur Anne, et désormais perdue. On regrettera simplement que Claire Malroux n’ait pas profité de cette réédition pour délivrer l’intégralité du second cahier dans lequel, elle-même a opéré des choix. Le lecteur qui voudrait découvrir l’ensemble se reportera au travail récent de Patrick Reumaux.

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Un instrument pédagogique

On appréciera, toutefois le principe de l’édition bilingue et la traduction – souvent plus fidèle qu’élégante – de Claire malroux qui fait entendre le mysticisme poignant de cette autre “âme en incandescence” que fut Emily Brontë. Claire Malroux note, à juste titre que les derniers poèmes du premier cahier – dénommé cahier E.J.B, des initiales de l’artiste – constituent « le point culminant » de l’œuvre poétique d’Emily brontë. Elle a, à ce sujet, sans nul doute raison. La tension entre les poèmes du désespoir hantés par la perspective de la mort et ceux qui exposent la vision d’un monde dont l’unité apporte à l’âme repos et apaisement y est à son comble.

Le dernier poème – qui s’achève sur ces vers : « Il n’y a point de place pour la Mort / Ni d’atome qu’elle ait la force d’annuler /Puisque Tu es l’Être et le Souffle / Et que ce que Tu es, rien jamais ne peut le détruire » – nous ferait presque oublier le destin tragique de son auteur, si ne venait s’intercaler entre ces vers du 2 janvier 1846 et le moment de sa mort, en 1848, ce « soleil noir » de l’œuvre qu’est Les Hauts de Hurle-Vent.

Les Cahiers de Poèmes sont donc un merveilleux instrument pédagogique pour qui voudrait faire découvrir la poésie d’Emily Brontë mais la traduction et l’édition en français de son œuvre poétique intégrale restent – malheureusement ! – à réaliser.

Stéphane Labbe

 

• Emily Brontë, “Cahiers de poèmes”, traduit de l’anglais et présenté par Claire Malroux, “Points”,  Seuil, 2012.

• Charlotte, Emily, Anne, Branwell Brontë, “Le Monde du dessous”, traduction et préface de Patrick Reumaux, “J’ai lu”, 2010.

• Claire Malroux a publié les cahiers 13 à 39 des poèmes d’Emily Dickinson sous le titre “Une âme en incandescence”, chez José Corti en 1998.

• “Les Hauts de Hurle-Vent” sont disponibles dans la collection “Classiques abrégés” de l’école des loisirs. L’œuvre a fait l’objet d’une étude dans “l’École des lettres”.

 

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