“Jeunesse du sacré”, de Régis Debray

« Jeunesse du sacré » ?

Notre époque aurait plutôt tendance à inverser les termes pour célébrer le « sacré de la jeunesse ».

Mais là n’est pas le propos de Régis Debray qui, sous ce titre paradoxal, nous propose d’examiner, avec son talent d’analyste et son élégance de plume, une notion embarrassante et insuffisamment étudiée, le sacré.

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Définition du concept en trois points

Comme dans les bonnes dissertations de terminale – même si ce livre, merveilleusement illustré, n’a rien d’un austère pensum de lycéen –, il faut commencer par définir le concept. Debray ne s’attarde pas, mais ne se dérobe pas non plus, en avançant trois récusations éclairantes.

• En premier lieu, « sacré n’est pas divin »,  puisqu’il existe un sacré laïque et qu’à côté du « sacré d’ordre » qui « nous parle hiérarchie, respect, institution », se rencontre un « sacré de communion » qui « nous parle effervescence, subversion, fraternité ». Point commun entre les deux : « Dans les deux cas, l’individu se sent dépassé par quelque chose de plus grand, de plus ancien et de plus durable que lui. »

• Deuxième rectification : « Sacré n’est pas inactuel ». Si nous avons tendance à en situer les sources dans un passé révolu, certaines manifestations modernes nous rappellent que le présent n’a pas renoncé à la représentation sacrale. Une  fine formule de l’académicien Goncourt doit corriger notre préjugé : « Il n’est pire péché contre l’esprit que de confondre l’immémorial et l’anachronique. » On aura compris que le domaine du sacré transcende le temps.

• Troisième et dernière mise au point : « Sacré n’est pas exotique. » Ce qui peut se dire autrement, dans la langue de l’auteur : « Gardons-nous du délestage par la périphérie. » Comme il ne convient pas de rejeter le sacré dans les profondeurs du passé, il serait erroné de le confiner dans l’éloignement de l’ailleurs. L’idée de sacré se vit hic et nunc.

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Le génie du lieu et le travail du temps

Une fois les a priori écartés et les contours balisés, nous pouvons entrer dans la description de la notion. Debray le fait avec une évidente jubilation en deux temps, comme il se doit, qu’il baptise heureusement « Le génie du lieu » et « Le travail du temps ». Où l’on retrouve l’irrigation spatio-temporelle de la sacralité.

La dimension spatiale du sacré se ramène, en suivant les étapes de la démonstration, à cinq adjectifs que l’on citera sans pouvoir, malheureusement, en détailler la matière : « clos » (car le sacré est toujours cantonné à l’intérieur de limites) ; « rassembleur » (car il est de nature collective et fusionnelle) ; « interdit » (car protégé par les barrières de la loi ou de la tradition) ; « prospectif » (car le souvenir qu’il colporte hypothèque l’avenir) ; « criminogène » (car son culte appelle inévitablement les violences mortifères du sacrilège et du sacrifice).

Deuxième temps : « Après nos leçons d’espace, place aux cours particuliers d’histoire. » Les cinq étapes du parcours diachronique correspondent cette fois à des noms au pluriel (“Vicissitudes”, “Allergies”, “Résurgences”, “Échelles”) auxquels s’ajoute – appellation autant familière qu’ambiguë – un dernier chapitre intitulé « Pour la route ».

Il s’agit ici de résoudre une aporie : comment l’éternité immobile du sacré peut-elle se combiner à la versatilité de l’«écume des jours» ? Régis Debray donne une réponse globale (dont on trouvera le détail dans des pages brillantes) en nous proposant de distinguer « la fonction sacralisante, très probable invariant, de l’organe sacralisé, qui est un mutant, comme un mutin. »

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Un signe fédérateur pour les communautés en péril

Entre éternité et modernité, entre durée et fugacité, le sacré s’immisce dans nos actes, nos goûts, nos modes et nos détestations. Sa forme symbolique s’incarnerait dans une fleur (celle qui orne nos tombes) ou dans un arbre, qui se régénère chaque année et demeure « un signe fédérateur et un point de référence pour les communautés en périls ».

Peut-être, par ces quelques lignes, aura-t-on, à peine, résumé le contenu proliférant de ce beau livre. On n’aura pas rendu le complément de sens et de plaisir apporté par la riche iconographie. La parole et l’image : deux vecteurs indissociables du sacré.

 Yves Stalloni 

• Régis Debray, “Jeunesse du sacré”, Gallimard, 2012 .

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