« Hannah Arendt », de Margarethe von Trotta

hannah-arendtRenonçant à une biographie exhaustive de la philosophe juive allemande Hannah Arendt (1906-1975), Margarethe von Trotta a choisi de se concentrer sur les quatre années tumultueuses pendant lesquelles elle a croisé Adolf Eichmann et sur les conséquences historiques et émotionnelles de cette expérience.

Évitant la linéarité d’un récit classique, la cinéaste reconstitue sa vie au moyen d’artifices narratifs astucieux : de brefs flash-backs sur la liaison avec Heidegger, avec qui Arendt est restée en contact malgré l’adhésion de son maître au parti nazi ; les cours qui lui permettent d’exposer sa pensée ; les conversations avec son mari et ses amis, où elle évoque ses souvenirs – en particulier son évasion du camp français de Gurs, dans lequel se trouvaient un nombre important de Juifs allemands qui avaient fui le régime nazi.

La construction du scénario, le sérieux de la reconstitution historique et l’intérêt du sujet en font une œuvre à voir absolument, le portrait magistral d’un être indépendant, confronté à des choix drastiques comme celui de l’exil, et dont l’histoire rejoint un thème récurrent des films de la cinéaste : montrer comment une personne réagit face à des événements historiques et sociaux sur lesquels elle n’a aucune prise.

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Filmer la pensée, le débat : un défi !

Spécialiste des grands portraits de femmes fictives ou réelles, depuis L’Honneur perdu de Katharina Blum (1975) jusqu’à Rosa Luxemburg (1986) et Hildegarde de Bingen (2009), Margarethe von Trotta a eu un double objectif : faire revivre le milieu et l’existence concrète d’une intellectuelle en exil à New York, et donner accès à une querelle philosophique par le langage du cinéma. Filmer la pensée et le débat, défi particulièrement risqué ! L’écriture du scénario avec Pamela Katz a pris quatre ans pour seulement quatre années de la vie de la philosophe (1961-1965).

Barbara Sukowa, qui interprète le rôle-titre, ne ressemble physiquement en rien à Hannah Arendt. Margarethe von Trotta a fait le choix délibéré de la différence, compensée par l’intensité de sa présence à l’écran. Car l’intelligence de la comédienne et la longue habitude qu’elle a de travailler avec la cinéaste (c’est leur quatrième film) la rendent parfaite pour le rôle, qu’elle compose par petites touches : les cigarettes, la machine à écrire, le sofa sur lequel elle s’allonge pour réfléchir.

Dans son appartement de New York scrupuleusement reconstitué, dans les rues ensoleillées de Jérusalem, ce n’est pas la personne arrogante et méprisante qu’on a vue en elle, mais une femme sensible, affectueuse, amoureuse, dont les actes sont en accord permanent avec les opinions. Une philosophe au regard intense qui « travaille à penser » et refuse avec courage de se plier à l’opinion moutonnière du politiquement correct.

 

Aux origines du totalitarisme

Élève des plus grands maîtres de l’époque – Rudolf Bultmann, Edmund Husserl, Martin Heidegger et Karl Jaspers, Hannah Arendt épouse d’abord Günther Anders Stern. Son travail sur la biographie de Rahel Varnhagen, figure centrale des salons de l’époque du romantisme allemand, lui permet de comprendre sa propre condition de Juive et le phénomène de l’assimilation. Les événements du début des années 1940 la décident à émigrer aux États-Unis. Sa pensée philosophique va s’y épanouir autour de thèmes liés à l’antisémitisme et au totalitarisme.

Une série d’études commencées en 1944 prend peu à peu la forme de son grand ouvrage théorique, Les Origines du totalitarisme, publié en 1951, centré sur trois questions : « Que s’est-il passé ? Pourquoi cela s’est-il passé ? Comment cela a-t-il été possible ? » L’antisémitisme, l’impérialisme, le racisme, y font l’objet d’analyses serrées en trois parties, pour lui permettre de comprendre le caractère nouveau du totalitarisme, régime irréductible aux formes traditionnelles d’oppression, qui justifie des crimes impardonnables, révélant un « mal absolu ».

Crise des valeurs anciennes, idéologie et règne de la terreur destinés à détruire l’essence de l’homme sont les caractères saillants de l’État totalitaire, dont elle a forgé le concept à la fois pour le nazisme et le stalinisme. Le résultat en est la production d’un homme nouveau, anonyme et sans âme, prêt à tout.

Ce n’est pas de l’histoire à la Raymond Aron, fondée sur une analyse causale, mais une investigation destinée à construire un objet inédit, un effort suprême de compréhension, d’adaptation à cette réalité incompréhensible : « Un appareil de domination qui exerce le monopole de l’activité politique, maîtrise la sphère économique et finit par contrôler la société civile au point de la détruire » (Pierre Bouretz).

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Le procès d’Eichmann

Le même effort préside à son approche du procès d’Eichmann, qu’elle couvre à Jérusalem pour le New Yorker. C’est elle-même qui, malgré son inexpérience du journalisme, a suggéré à William Shawn, directeur du magazine, de la charger de cette mission. Elle souhaitait voir de près un agent de ce totalitarisme qu’elle avait analysé de façon somme toute encore abstraite.

Sur place, après l’exorde dramatique du procureur Hausner qui invoque l’ombre des six millions de morts venus requérir contre le « prédateur », elle craint un procès-spectacle ; elle observe et écoute pendant un mois les témoignages accablants et pathétiques contre ce personnage médiocre, imperturbable dans sa cage de verre, comme l’avait déjà montré à l’aide d’archives remastérisées le film d’Eyal Sivan et Rony Brauman, Un spécialiste (1999), inspiré du livre d’Hannah Arendt sur Eichmann.

Margarethe von Trotta utilise aussi des images d’archives en noir et blanc intégrées au récit par le montage alterné avec les séquences reconstituées de la salle d’audience, comme si elles étaient filmées depuis la salle de presse où elles étaient retransmises et où il est crédible que se soit trouvée Hannah Arendt, grande fumeuse. Dans une seule séquence reconstituée, un acteur, qui incarne Eichmann, est montré de dos.

 

La « banalité du mal »

Peu à peu, avec ses lunettes, son rhume et son sourire oblique, il lui apparaît « absolument normal, indescriptiblement minable et dégoûtant », un « petit homme » et non un antisémite viscéral, tel que le présente l’accusation ; ni un imbécile, ni un monstre, mais un homme ordinaire placé devant des responsabilités extraordinaires, qu’il entend assumer avec un zèle naïf.

Il est l’archétype du « citoyen respectueux de la loi », devenu par docilité un fonctionnaire du meurtre de masse, un bureaucrate qui plaide la non-responsabilité et la division des tâches, qui s’est occupé de résoudre, dans une logique technicienne d’efficacité, le problème épineux des transports de masse et ne s’est pas rendu compte de l’inversion totale qui faisait de la doctrine du Führer, son impératif catégorique, l’exact opposé des commandements moraux : « Tu tueras » au lieu de « tu ne tueras point », etc.

D’ailleurs, on le sait, la rhétorique administrative jouait toujours sur les euphémismes et les non-dits, comme l’expression de « solution finale ». Plus qu’une véritable haine de ses victimes, son inconscience, son incapacité à penser et son refus de juger ses chefs ont été certainement les facteurs déterminants de sa loyauté au serment d’obéissance prêté à Hitler.

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La mise en cause des Judenräte

Cette constatation sidérante de la médiocrité de l’exécutant plus que de la « banalité du mal » a attiré des ennuis à Hannah Arendt, mais ce qui l’a le plus desservie et a mis le feu aux poudres de la polémique, c’est le rôle qu’elle attribue aux Judenräte, les autorités juives, qu’elle accuse d’avoir activement coopéré à la destruction de leurs coreligionnaires. Par docilité et respect des lois également. Scandale ! Il était alors difficile de la suivre dans cette voie, même si, dans le film, elle explique publiquement à ses étudiants cette instrumentalisation par « l’effondrement moral de toute la société européenne respectable ».

Gershom  Scholem n’a pas approuvé cette analyse, pourtant dans le droit fil de la logique bureaucratique sciemment destinée à créer, par la peur et l’obéissance, les conditions de la collaboration entre bourreaux et victimes en détruisant toute humanité chez ses employés comme chez ses victimes. Il s’agissait avant tout de briser les consciences pour ne laisser subsister que l’instinct de conservation le plus animal. Comme le souligne dans Le Nouvel Observateur du 20 octobre 1966 Éliane Amado Lévy-Valensi, qui peut affirmer qu’il aurait été un héros « dans l’avilissement et l’horreur » ?

Yosef Hayim Yerushalmi reproche à Hannah Arendt d’avoir condamné en bloc tous les conseils juifs et d’avoir contribué, par cette généralisation, à l’effacement de plus en plus évident de la distinction entre victimes et bourreaux. Mais dans L’Arche, Roger Errera défend « l’un des très rares livres qui osent regarder en face l’affreuse réalité totalitaire sans recourir aux explications simples et rassurantes ». Tandis que Léon Poliakov, dans Les Nouveaux Cahiers, reconnaît dans Eichmann à Jérusalem « un grand pamphlet, un témoignage de notre temps, peut-être un cri de douleur ».

Il est certain qu’Hannah Arendt n’a pas tenu compte de la variété des situations des dirigeants juifs, dont certains, comme Adam Cszerniaków, confronté à des choix impossibles dans le ghetto de Varsovie, se sont donné la mort.

 

Le portrait nuancé d’une «pensée passionnée »

Margarethe von Trotta a réussi une œuvre passionnante, un film d’atmosphère qui reconstitue fidèlement le milieu d’Hannah Arendt. Heinrich Blücher, l’homme de sa vie, rencontré à Paris, et qui l’accompagne dans sa fuite à travers l’Europe puis à New York, où ils se sont mariés et ont vécu ensemble pendant près de trente-cinq ans, jusqu’au décès de Blücher. Hans Jonas, son camarade depuis 1924, philosophe et historien de la religion, avec qui elle est souvent en désaccord, notamment sur le procès Eichmann.

Ses amies, comme Lotte Köhler (Julia Jentsch), qui lui sert d’assistante, mais qui se comporte en rivale ; la romancière féministe américaine Mary McCarthy, interprétée par Janet McTeer, elle-même très critiquée pour sa nouvelle Le Groupe, parue en 1963, qui l’a soutenue alors qu’elle était attaquée pour ses articles sur le procès Eichmann. Leur correspondance a été publiée. À la mort d’Hannah Arendt, en 1975, c’est elle qui a terminé son dernier ouvrage inachevé La Vie de l’esprit.  L’anglais se mêle à l’allemand dans les conversations de ces émigrés.

La musique d’André Mergenthaler souligne l’intensité dramatique de ces scènes de joute intellectuelle et amicale, superbement mises en scène et en valeur par la photographie de Caroline Champetier et le montage de Bettina Böhler.

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.Naissance d’une polémique

Le film rend bien le choc produit sur la philosophe par la découverte d’un visage inattendu du mal et retrace le drame qu’a constitué pour elle cette virulente polémique, nettement hystérisée par trois facteurs : une déformation malveillante de ses propos, orchestrée par une campagne de presse hargneuse, un véritable contresens sur le sous-titre de son livre, la banalité du mal, et sans doute le soupçon qui pèse sur elle du fait de sa relation passée avec un Heidegger affidé au nazisme.

De là à l’accuser de défendre les bourreaux, il n’y a qu’un pas, que la cinéaste montre à travers les réactions de ses meilleurs amis : Kurt Blumenfeld (Michael Degan), sioniste et père spirituel d’Hannah depuis sa jeunesse, meurt sans lui avoir pardonné ni un prétendu manque d’empathie à l’égard des déportés survivants, ni ses accusations contre les conseils juifs.

Dans une scène pathétique, il renie celle qui est venue jusqu’à Jérusalem pour veiller à son chevet. Et on peut se demander si Margarethe von Trotta ne fait pas preuve d’une certaine complaisance – très caractéristique du cinéma européen actuel, en particulier du cinéma allemand – dans cette mise en scène d’une fracture au sein de la communauté juive et d’un réexamen décisif des responsabilités des différents acteurs de la Shoah.

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Le danger de la bureaucratie et de la médiocratie

Même si ses thèses sont devenues classiques, Hannah Arendt a-t-elle eu raison de camper sur ses positions de façon aussi inflexible ? A-t-elle fait preuve de rigueur intellectuelle ou de psychorigidité ? Certains thèmes sont si sensibles qu’ils créent une susceptibilité extrême chez les personnes concernées, qui craignent avec raison tous les révisionnismes.

La réalisatrice aborde sans trancher ces questions délicates en brossant le portrait nuancé d’une « pensée passionnée ». Certes, le recul a déjà atténué l’impact de ce débat et – peut-être en partie grâce à ce film intelligemment vulgarisateur – on peut espérer que la postérité donnera à cette œuvre majeure sa véritable signification, historique et philosophique, pour une histoire du totalitarisme enfin délivrée de toute tentation de réécriture officielle.

Hannah Arendt lui en ouvre la voie par son évaluation du danger de la bureaucratie et de la médiocratie, sans rapport avec l’exonération du nazisme, qui serait la pire erreur à commettre pour une Europe sans mémoire et prête, de ce fait, à d’autres dérives.

Anne-Marie Baron

 

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