“Footnote” (“Hearat Shulayim”), de Joseph Cedar

Une note de bas de page, c’est capital pour un chercheur. Surtout pour Eliezer Shkolnik, qui a cherché toute sa vie à établir une cartographie des différentes versions du Talmud, ce recueil de la loi orale juive commenté par les rabbins entre Babylone et Jérusalem.

Ce puriste a une méthode scientifique d’une rigueur parfaite pour comparer les différents manuscrits, mais il n’a pas eu assez d’entregent pour se faire reconnaître de ses pairs. Bien que la découverte d’un nouveau manuscrit confirme sa théorie, c’est son rival, le professeur Grossman qui en retire toute la gloire.

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Les relations père-fils

En revanche son fils Uriel, prestigieux chercheur qui enseigne lui aussi à l’Université hébraïque de Jérusalem, ne cesse de donner des conférences et vient d’être reçu à l’Académie, même s’il emploie les méthodes plus expéditives de la nouvelle génération. Un jour, Eliezer reçoit une lettre officielle lui annonçant qu’il a obtenu le grand prix scientifique d’Israël, sorte de prix Nobel national qu’il brigue depuis vingt ans. Mais ce moment tant attendu va avoir des répercussions cruciales sur le relation entre le père et le fils.

Chef de file de la nouvelle vague israélienne, Joseph Cedar a été récompensé pour chacun de ses films, en particulier pour Beaufort (qui retrace de façon saisissante les difficultés des soldats israéliens avec les mouvements terroristes au Liban), Ours d’argent à Berlin et Oscar du meilleur film étranger en 2007

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Une œuvre exceptionnelle

Il ne traite plus ici de la guerre, mais de la vie civile et réussit une fois de plus une œuvre exceptionnelle.

D’abord parce qu’il prend pour sujet l’Écriture, au sens profane et sacré du terme et fait de l’exégèse talmudique le ressort narratif d’une intrigue palpitante. Sa mise en scène des caractères hébraïques sous toutes leurs formes – depuis les plus anciens manuscrits jusqu’aux polices d’ordinateur est superbement nécessaire puisqu’elle fournit la clef du problème psychologique posé par le film.

Ensuite parce qu’il traite l’un des grands thèmes humains, central dans la Bible – la relation père/fils – à travers la rivalité de ces deux chercheurs qui incarnent deux générations, deux méthodes, deux éthiques. L’histoire de la ligature d’Isaac emblématise la violence qui préside à cette relation, digne de la Lettre au père de Kafka. Le ton grinçant ne justifie aucun des deux, car le père exprime publiquement son mépris pour le travail de son fils, qui traite lui-même son propre fils avec dureté, comme pour souligner la fatalité atavique d’un tel affrontement.

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Fable biblique et comédie kafkaïenne sur la paternité

Enfin, si on cherche la signification des noms, si importante dans la Bible, on remarque l’équivalence grotesque d’Eliezer – nom du fils adoptif d’Abraham dans la Genèse (15, 2) et du second fils de Moïse dans l’Exode (18, 4), mais surtout de plusieurs sages du Talmud, qui signifie « Dieu est mon aide » – et d’Uriel, qui est à la fois dans le livre d’Hénoch l’ange qui apporte aux êtres humains les lumières de la connaissance divine, l’interprète des prophètes et l’ange du châtiment. Père et fils se révèlent donc également indignes de leur élection divine. Comme Julien Benda dans Le Rapport d’Uriel, Joseph Cedar tourne en dérision, par ces noms de savants angéliques, les dérives des institutions humaines.

La profondeur signifiée et la richesse signifiante de Footnote laissent songeur. Fable biblique et comédie kafkaïenne sur la paternité, incarnée par deux grands comédiens, Shlomo Bar-Aba et Lior Ashkenazi, le film souligne, par l’exploitation expressionniste des lumières, des cadrages et une musique fellinienne, l’éternelle rivalité des générations, mais aussi la caricature du monde universitaire et le dévoiement général des valeurs dans nos sociétés modernes.

 Anne-Marie Baron

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5 réflexions sur « “Footnote” (“Hearat Shulayim”), de Joseph Cedar »

  1. Encore une fois merci pour cette lecture ponctuelle, saisissante, enrichissante…je me souviens du jour où j’ai vu ce film à Cannes et je me suis étonnée de voir une bonne partie du public en parler mal, ne pas le comprendre…heureusement qu’il y a des spectateurs comme vous!
    J’en ai apprécié la tendresse farouche, l’humour sérieux, enfin, tous les paradoxes. Je m’y suis retrouvée, j’étais impliquée émotionnellement et rationnnellement.

  2. Heureusement que la vie de tous les jours n’est pas forcément celle, légendaire, de la Bible. Mon expérience personnelle est à l’opposé de celle rapportée ici. Je n’ai connu mon père qu’à l’issue de la guerre. Cette irruption dans le couple fusionnel que je formais avec ma mère ne fut pas tranquille. Il a exactement joué le rôle de l’instituteur de règles que je n’avais pas. Il n’a pas versé dans la démagogie et je sais qu’il m’a rendu le meilleur service qu’il pouvait. Contrairement à Jean Paul Sartre qui enviait à Flaubert (L’idiot de la famille) le méchant père qu’il n’avait pu avoir lui-même pour l’assassiner et mieux encore, son enfance malheureuse, je n’ai jamais voulu assassiner le mien et lui suis reconnaissant de mon enfance heureuse et du sens qu’il m’a aidé à trouver dans le monde. Il est vrai que contrairement aux “héros” malheureux du film, il ne m’a pas élevé, bien que croyant, dans la primauté de la Bible et du Talmud mais dans la confiance en l’école des Lumières telle qu’elle existait en France dans les années 40 et 50. C’était lui-même un pauvre immigrant des années 20 qui avait du quitter l’école (religieuse) à 11 ans pour aider sa famille ce qui lui avait donné un sens profond des réalités qui lui avait appris à ne pas sombrer dans le rigorisme religieux qui semble renaitre partout aujourd’hui (sauf dans l’Eglise catholique ce qui explique peut être son déclin). Il connaissait le caractère mortifère de la démagogie sans pour autant croire que l’éternité de l’homme ait été fixé à jamais au 6ème siècle avant notre ère à Babylone. Ce ne sont pas les religieux qui ont créé et construit l’Etat d’Israël même si on les voit de plus en plus aujourd’hui dans le cinéma israélien. Et ce ne sont pas eux qui perpétuent le miracle d’Israël à demeurer dans des circonstances confondantes, un état pionnier s’adaptant avec une virtuosité qu’on devrait lui envier aux défis de la modernité. Il n’est pas près de perdre son triple A malgré la centralité de l’affrontement entre père et fils dans le Talmud.

  3. J’ai lu avec intérêt votre compte rendu, mais je crains que ce film soit trop ésotérique pour un béotien comme moi… et puis je suis en retard de plusieurs films que je souhaiterais voir avant “Footnote”.
    Jacques Houbert

  4. Bravo pour cette belle analyse, qui restitue toute la richesse et la profondeur de sens de « Footnote ». Ce film a une résonance biblique et freudienne, qui porte sur le conflit aigu, mortel, entre le père et le fils. Effectivement, ce conflit se joue au niveau des textes talmudiques et de leur réécriture, dont le thème constitue la trame narrative du film.
    Il y a même un moment, dans une scène cruciale, où l’interprétation paternelle décèle, sous le vocable de « mazoudah », entendu par son fils dans son sens premier, positif de « forteresse », un champ de significations beaucoup plus inquiétantes, voire terrifiantes, de chasse, de piège, de gibier, de proie déchiquetée par les chiens. Comme le dit si bien AMB, le couteau d’Abraham dans l’épisode de la ligature d’Isaac, constitue le tranchant de ce beau film, ambivalent et cruel, qui atteint le spectateur dans la profondeur de ses origines.

  5. Je partage sans réserve l’enthousiasme d’AMB, de Francesca Dosa et de Sylvie Jessua. Le film Footnote n’a rien de fondamentalement particulariste, et il n’est aucunement ésotérique.

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