David Bowie, portrait d’un créateur

Exposition "David Bowie is" à la Philharmonie de ParisÀ la Philharmonie de Paris, depuis le 3 mars et jusqu’au 31 mai, on peut voir la très riche exposition conçue par le Victoria and Albert Museum, David Bowie is. Elle rassemble plus de trois cents objets, parmi lesquels des costumes originaux portés par l’artiste, des manuscrits de chansons, des couvertures de disque, des décors de scène, des films et clips.

Une diversité qui témoigne de la curiosité et de l’inventivité de l’artiste.Le terme employé convient mieux que celui de chanteur. On pourrait aussi parler de performer, au sens où, mariant l’improvisation et la rigueur d’une construction Bowie cherche toujours à innover.

Un artiste et son époque

Rien de hasardeux chez lui, au fond. L’exposition met en relief son caractère obsessionnel, sa façon d’absorber l’époque ou les époques, d’en découvrir les codes pour se les approprier, avant de passer à autre chose, non par caprice ou par désir de suivre la tendance, mais au contraire pour l’anticiper et se débarrasser de vieux oripeaux. On pourrait contempler ainsi un certain nombre de costumes de scène, conçus par Yamamoto ou Alexander Mac Queen, costumes faits de rapiéçages ou semblables à des loques savamment cousues.

Les vêtements sont à l’image de l’homme, multiples, tissés d’influences. On regardera avec intérêt le tableau périodique qui clôt l’exposition, dans lequel un de ses exégètes rassemble les sources de Bowie : de George Orwell à William Burrough, en passant par Andy Warhol, Little Richards et Bertolt Brecht, elles font de lui un créateur complet.

Mais partons du début, à Brixton, quartier populaire de Londres peu après la Seconde Guerre mondiale. Le jeune Davie Jones aime particulièrement la peinture et les arts plastiques en général. Il dessinera toute sa vie et pendant sa période berlinoise, en 1978, ce sera même sa principale activité, avec les longues déambulations dans une ville encore séparée par le Mur, et portant les traces de la guerre.

Davie Jones aime le skiffle, ancêtre du blues anglais qui exerce aussi son influence sur les Rolling Stones, ses contemporains à peine plus âgés que lui, il aime Little Richards et son rock extraverti, voire extravagant, il lit Osborne et les autres dramaturges ou romanciers anglais qui disent le dégoût et la révolte de la jeune génération contre un pays engoncé dans ses héritages et traditions.

 

“Naissance” de David Bowie

Jones choisit un jour le pseudonyme de Bowie, du nom de l’inventeur du couteau à double tranche. Il est déjà dans le jeu, dans l’ambiguïté. En 1969, Space Oddity est son premier succès, inspiré à la fois par les photos de la Terre vue de l’espace, et par le film de Kubrick, 2001 l’Odyssée de l’espace. Son apparition à la télévision dans « Top of the pops », cheveux rouge sang et platform boots assorties, sidère l’Angleterre en 1972. Il n’est pas seulement à mi chemin entre l’humain et l’extra-terrestre, mais aussi entre l’homme et la femme.

Quelques déclarations sur sa bisexualité, dans une Grande-Bretagne très conservatrice en matière de mœurs sèment le trouble et font bouger les lignes. Bowie n’est pas provocateur comme le seront les punks, mais il incarne une avant-garde qui prend des risques.

Il ne répondra jamais aux attentes du système médiatique, ne se pliera pas aux diktats des maisons de disques, ne fera pas carrière sur le succès. Ainsi, en 1972, alors que ses tournées dans le rôle de Ziggie Stardust sont un triomphe, il annonce leur interruption et chante « Rock and Roll suicide » pour « tuer » cette incarnation provisoire.

Bowie passe en effet d’un personnage l’autre. Il a été Major Tom, Ziggy, Aladdin Sane, il a été le Thin White Duke, et on pourrait multiplier les rôles. Ces incarnations ne sont pas lui ou plutôt elles le sont à un moment déterminé de son existence. Elles permettent de créer un univers dans son ensemble : les pochettes de disques, les décors, les effets lumineux, les chorégraphies, mais aussi la production musicale, tout est contrôlé par Bowie qui travaille souvent avec les mêmes musiciens ou producteurs, comme Tony Visconti dont on entend le témoignage dans l’exposition.

Des États-Unis à Berlin

Écrire des chansons est évidemment l’un des moments cruciaux du processus et là aussi, Bowie invente. En lecteur de Burroughs, il a recours à la technique du cut-up ou vers 1990 à un générateur aléatoire de mots. Il tient par cela à laisser à l’auditeur le soin d’interpréter les textes. Cette liberté qu’il accorde aux autres fait aussi sa singularité. Même s’il a des convictions, Bowie n’est pas un artiste engagé, diffusant un message. Ce serait se limiter et rien n’est pire pour lui.

Peut-être s’est-il d’ailleurs enfermé à Los Angelès, dans les années 1974-1975, et s’il y a découvert la magie de la musique noire, du rythm’n blues et du funk, il a failli y disparaître, pris par la cocaïne. Quitter les États-Unis correspondait à une renaissance et il n’a jamais été aussi créatif que dans ses années berlinoises. Le décor en noir et blanc, les extraits de films expressionnistes que l’on trouvera dans la salle dédiée à cette période donnent une idée de ce qu’il a appris là.

Ses productions pour Iggy Pop et sa collaboration avec Philip Glass sont présentées dans cette salle, comme d’autres œuvres de ce moment singulier. Bowie s’absente de la scène et ce n’est pas sans incidence sur sa popularité et… ses revenus. Il doit revenir vers son public et retrouver une assise financière que lui donneront certains succès planétaires. Mais si « Let’s dance » est en effet un triomphe, c’est aussi un clip vidéo travaillé, une œuvre en miniature, comme d’autres clips que diffuse la chaîne alors toute puissante : MTV.

De la scène au cinéma

Chanteur, danseur et mime, Bowie fait aussi carrière au théâtre et au cinéma. On sera étonné par son interprétation du rôle de Merrick, dans Elephant Man. Dans le film de David Lynch, le héros avait figure monstrueuse. Bowie n’a aucun masque ou maquillage. Sa voix et son corps seuls disent le handicap.

Au cinéma, il est surtout le héros de Furyo, film de Oshima. Mais pas seulement. Et il choisit une voie plus abrupte que celle des stars : pas de grosses productions, pas de réalisateurs prestigieux mais des artistes proches de lui.

L’exposition, que l’on suit entièrement avec des écouteurs, attire de très nombreux visiteurs. Raison de plus pour se dépêcher et organiser cette visite qui demande du temps, et de la patience. C’est la rançon du succès.

Norbert Czarny

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• Exposition “David Bowie is”, Philharmonie de Paris, 221, avenue Jean-Jaurès, 7509 Paris. Tél. : 01 44 84 44 84. Programmation : philharmoniedepari.fr.

 

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