« Winter Sleep », de Nuri Bilge Ceylan

"Winter Sleep", de Nuri Bilge CeylanCe septième long métrage de Nuri Bilge Ceyla, déjà primé à Cannes pour Uzak (2002), Les Trois singes (2008) et Il était une fois en Anatolie  (2011), a remporté cette année la Palme d’or.

Dans Climats (2006), le cinéaste turc avait montré que toute vie humaine, toute histoire d’amour a ses saisons. Winter Sleep met en scène l’hiver d’un comédien vieillissant reconverti en hôtelier, Aydin, entouré de sa sœur récemment divorcée et de sa jeune épouse Nihal.

Aydin a depuis longtemps enterré ses émotions sous une carapace de mépris et de cynisme. Son mariage est entré dans une phase critique. La différence d’âge en est-elle la seule raison ? Le froid rigoureux de la Cappadoce y est-il pour quelque chose ? Ou cet incident malencontreux qui révèle toute la perversité dont l’arrogant Aydin est capable à l’égard de ses fermiers ?

 

Entre Tchekhov…

Tout commence par une pierre que jette un petit garçon sur sa voiture. Lorsqu’on veut forcer l’enfant à baiser la main de ce propriétaire qui a humilié son père pour obtenir son pardon, il s’évanouit de rage et de honte… Il a plus de courage, ce gamin, que tout l’entourage d’Aydin qui, depuis longtemps, ne fait que se prosterner devant lui, qu’encourager, par son silence, un autoritarisme et un orgueil forcenés.

En transposant plusieurs nouvelles de Tchekhov dans un hôtel d’Anatolie centrale, Nuri Bilge Ceylan est fidèle à l’essence même de son cinéma, qui cultive la même complexité psychologique que le dramaturge russe.

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…Bergman,

Une autre influence se fait sentir, celle des Scènes de la vie conjugale de Bergman. Car les deux femmes poussent Aydin dans ses retranchements en questionnant son comportement à la lumière de la question du bien et du mal.

Dans ce modeste hôtel d’un petit village glacial et boueux, l’enjeu de ces longues conversations est à la fois individuel et général. Ce patriarche n’est pas aussi débonnaire qu’il en a l’air ; si l’enseigne « Otello » évoque avec humour le grand modèle shakespearien, c’est qu’il est maladivement jaloux de sa femme. De plus manipule tout son entourage avec un sadisme machiavélique. L’enjeu du film est de dévoiler insensiblement sa vraie nature.

Entre conversations intimistes et séquences d’extérieur, le film de Ceylan est impressionnant de maîtrise, insérant toujours les personnages dans des paysages austères et splendides, exaltés par la photo de Gokhan Tiryaki. Tandis que dans l’hôtel, devenu le huis clos ou le champ clos de leurs déchirements, l’homme et la femme, filmés en plans frontaux, superbement éclairés, essaient de faire valoir leurs arguments dans de longues conversations. Ils sont interprétés par d’excellents comédiens : Melisa Sözen, si émouvante dans sa fierté blessée, et Haluk Bilginer, qui donne à Aydin sa dérisoire humanité.

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…et Bresson

Le seul accompagnement musical est un extrait obsédant de l’andante de la Sonate pour piano n° 20 de Schubert – allusion directe à Au hasard Balthazar, de Bresson, l’un des films les plus spiritualistes sur la condition humaine. Car, comme Tchékhov, Ceylan est depuis longtemps convaincu que les êtres humains, quoi qu’ils fassent, ne peuvent jamais éviter de trahir leurs rêves. Ils songent sans cesse à recommencer leur vie, mais toujours trop tard, et en vain.

La même lucidité et la même compassion rendent les intrigues de ces deux dramaturges universelles. Chacun de leurs personnages nous émeut à sa façon. Le rythme lent et contemplatif de cette œuvre à la fois intimiste et politique, diffuse et incisive, bavarde et percutante, sublime la vision d’une humanité souffrante, soumise à un ordre naturel des choses, symbolisé par ce paysage hivernal, qui dépasse ce couple à la fois unique et éternel.

Anne-Marie Baron

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