“Star Wars, une saga, un mythe”, de Laurent Aknin

"Star Wars, une saga un mythe" de Laurent AkninAvec Star Wars, une saga, un mythe, Laurent Aknin signe un ouvrage de référence qui montre la valeur d’une œuvre pourtant bien souvent dénigrée.

Destiné aussi bien aux fans de la saga qu’aux cinéphiles, ce petit dictionnaire offre une mine de réflexions stimulantes qui situent l’œuvre de Georges Lucas dans la double perspective de l’histoire du cinéma et des grands mythes de l’humanité qui ont inspiré les scénaristes.

Laurent Aknin a délibérément orienté sa réflexion – les sous titre l’indiquent – dans le sens d’une interrogation sur le récit que constituent les deux trilogies de George Lucas et sur leurs fondements.

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L’hommage au cinéma d’un perfectionniste

Tout au long des articles (une soixantaine environ), l’auteur montre la cohérence d’une intrigue qui s’est construite sur près de trente ans et n’a pas fini de s’étendre. Nourri de culture cinématographique, Georges Lucas a manifestement conçu son œuvre comme une synthèse – et un hommage – aux cinémas populaires américains, qu’il s’agisse du burlesque des années 1930 (le couple de droïdes C-3PO, R2D2, fait évidemment penser aux duos burlesques style Laurel et Hardy) ou du cinéma d’aventures et des péplums des années 1950 (la course de vaisseaux dans l’épisode 1 de la prélogie* est quasiment calquée sur la course de char du Ben Hur de William Wyler).

Sans être un novateur, Lucas est un perfectionniste doté d’une forme de génie visionnaire : nombre de ses trouvailles fonctionnent comme autant de marqueurs que le spectateur associe spontanément à ses films : les sabres lasers issus d’un procédé que Méliès utilisait déjà – la retouche d’image –, le déplacement des vaisseaux spatiaux dans le sens de la profondeur de champ, la figure spectrale de Dark Vador…

Le metteur en scène accorde un soin tout particulier à la bande son qu’il veut « organique » et le lecteur de Laurent Aknin apprendra comment les recherches de Ben Burtt, l’ingénieur du son, ont permis de mettre au point la vibration associée au choc des sabres laser, les bruitages indéchiffrables du petit robot R2D2 ou le souffle rauque de Dark Vador, autant de sonorités indissociables de la saga.

 

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Une mythologie éclectique

C’est toutefois essentiellement le matériau mythologique brassé par George Lucas que Laurent Aknin s’attache à décrypter et, de même que Star Wars semble effectuer une synthèse des genres et des procédés du cinéma populaire, le récit brasse les mythologies de tous ordres. Le couple gémellaire, Luke/Leia de la trilogie et la tentation incestueuses qui traverse l’intrigue rappelle le mythe d’Isis et d’Osiris.

La prélogie, quant à elle, réactive le mythe de l’élu messianique et les clins d’œil à l’histoire du Christ sont nombreux : Anakin Skywalker est né sans père, présenté au temple (Jedi) il se montre étrangement précoce et suscite la controverse. Le personnage de Luke semble réincarner la figure de Perceval, et de destin de Dark Vador (Darth Vader en réalité) rappelle irrésistiblement celui de la créature de Frankenstein.

Laurent Aknin a en outre constamment recours à l’onomastique étonnamment signifiante pour montrer combien chacun des personnages entre en résonance avec les mythes qu’il revivifie. De Han Solo, quasi anagramme de Lancelot, à la princesse Leia (homonyme de light, la lumière) à maître Yoda (yod étant la lettre hébraïque qui génère tout l’alphabet, symbolisant à la fois l’origine et retour à l’unité), l’ensemble des personnages de la saga s’avère ainsi lié par son patronyme à une fonction symbolique, elle-même rattachée à ces grands mythes que brasse l’humanité depuis toujours.

Laurent Aknin fait par ailleurs aussi bien appel à la symbolique jungienne, très opérante dans une œuvre qui multiplie les situations archétypiques, qu’aux travaux de Joseph Campbell pour montrer l’universalité des thèmes exploités par Lucas. Les jumeaux-héros de la trilogie doivent affronter l’archétype de l’ombre qui prend des formes diverses : pour Luke Sywalker elle s’incarne dans la figure de Dark Vador, son père qui cherche à l’attirer du « coté obscur de la Force », pour Leia elle se concrétise sous les traits du repoussant Jabba le Hutt, extra-terrestre mi-crapaud, mi limace, auquel elle se trouve symboliquement enchainée et qu’elle finit par étrangler.

Le héros sort toujours vainqueur du combat contre l’ombre. Mais si la saga prend la forme du récit d’initiation, elle en renouvelle le style et la portée. Le héros messianique (Anakin Skywalker) finit par tromper toutes les espérances qu’on avait placé en lui et bascule du « côté obscur de la Force », son fils a beau rétablir l’ordre perturbé il n’en reçoit pas pour autant la récompense qui d’ordinaire assure la pérennité du triomphe héroïque, à savoir, mariage et lignée.

 

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Une série ancrée dans son époque

Si Star Wars instaure une nouvelle mythologie, la série n’en demeure pas moins ancrée dans son époque, l’article « Orientalisme », le montre de façon éclatante : si la planète Tatoine renvoie de façon évidente à l’Orient fantasmé des films d’aventures ou des péplums dans les premier et deuxième épisodes de la prélogie, le troisième épisode déplace l’affrontement final entre Obi Wan, le jedi fidèle aux valeurs de l’ordre, et Anakin Skywalker qui vient de basculer du côté obscur de la force sur la planète Mustaphar – la connotation du nom est transparente.

Or la planète Mustaphar est un univers apocalyptique, un enfer volcanique qui correspond à l’image que l’Amérique traumatisée par les événements du 11 septembre peut se faire de l’Orient.

L’essai de Laurent Aknin montre avec pertinence et érudition la richesse d’une œuvre qui, se constituant en mythe, obtient un succès incomparable. La comparaison assez inattendue avec le Willow de Ron Howard (produit par Georges Lucas) s’avère éclairante, l’auteur montre que Willow dont le fonctionnement – dans la référence aux mythes notamment – est assez similaire à celui de Star Wars est un échec, pour des raisons esthétiques mais aussi parce qu’à l’inverse de Star Wars, le scénario utilise les mythes « en pleine conscience » quand la double trilogie les fait surgir de façon incidente, comme des « réminiscences involontaires ».

À la manière de Freud, Laurent Aknin semble suggérer que le surcroît de plaisir esthétique à pour fonction de tenir à distance le fantasme dans lequel s’origine l’œuvre. C’est donc décomplexé et fort d’un savoir nouveau que le spectateur pourra revoir les six épisodes de la saga et, pourquoi pas, célébrer le 4 mai, « May the 4th » Be With Us.

Stéphane Labbe

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* Nous utilisons la terminologie des initiés : la trilogie est la première suite de films livrés entre 1977 et 1983. Le « prélogie » est la trilogie diffusée entre 1999 et 2003 et dont l’action est antérieure d’une génération.

• “Star Wars, une saga, un mythe” de Laurent Aknin, éditions Vendémiaire, 2015.

Voir également sur ce site : 

Le passé des héros et le futur de l’industrie : “Star Wars VII : Le Réveil de la force”, par Jean-Marie Samocki.

“Star Wars VII” ou le réveil poussif de la force, par Antony Soron.

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