« Rosie Davis », de Paddy Breathnach

« Rosie Davis », de Paddy BreathnachL’affiche de Rosie Davis nous en rappelle une autre. Celle de Moi, Daniel Blake, le film de Ken Loach, seconde Palme d’or de son auteur en 2016. Comme le héros loachien, alors flanqué d’une mère et de ses deux enfants, Rosie Davis avance dans notre direction, le visage fermé, une fillette dans les bras. Autour d’elle, la grisaille. Derrière, une barre de pavillons de banlieue (des palissades pour Daniel Blake).

Décors et vêtements sont ici les marqueurs respectifs d’une sociologie populaire. Et la « marche en avant » des personnages, droit dans l’axe, autant que leur regard franc, droit dans celui du spectateur, représentent les indices de leur détermination à s’extirper de la misère dans laquelle ils sont tous deux englués.

Notons encore qu’à l’inverse de ce que l’affiche de Loach laissait supposer, Daniel Blake vivait seul (à Newcastle), tandis que la Dublinoise Rosie Davis est mariée et mère de quatre enfants. Enfin, si le protagoniste de Ken Loach était sommé de reprendre un emploi (alors qu’il était malade), Rosie doit trouver un toit pour sa famille pendant que son époux s’échine à faire la plonge dans les cuisines d’un restaurant. Car, suite à une expropriation, les Davis sont à la rue.

Un unique salaire, quatre enfants : les loueurs ne se bousculent pas… Dans l’attente d’une adresse durable, il faut parer au plus pressé et, avec le strict nécessaire entassé dans le coffre de la voiture, aller dormir à l’hôtel. Quand c’est possible…

Ne pas sombrer

La similitude entre Rosie Davis et Moi, Daniel Blake ne se limite pas à leurs seuls visuels promotionnels, les deux films ont en commun une histoire de lutte sociale portée par des héros courageux, résistants, exemplaires. Le film de Paddy Breathnach (Irish Crime, 1998) se situe, à vrai dire, à mi-distance du cinéma social de Loach et de celui des frères Dardenne, époque Rosetta (1999). L’urgence est ce qui caractérise son principe de mise en scène autant que sa dramaturgie étalée sur une petite journée et demi.

Sarah Greene dans « Rosie Davis », de Paddy Breathnach © Element Pictures

Alors que son mari travaille, Rosie se charge seule des enfants, les dépose à l’école, les reprend, et, un œil sur la petite dernière, appelle un à un les hôtels de la liste que les services sociaux lui ont remis. La jeune femme est constamment sous tension. Sa mère, avec laquelle elle est en conflit, négocie un maigre soutien, et la famille de son frère, qui a accepté de prendre quelques affaires en dépôt, commence à s’impatienter. Ses enfants, privés d’espace propre à leur bien-être, montrent des signes de crise. L’aînée amorce l’hypothèse d’une fugue, la benjamine souffre des moqueries de ses camarades d’école ; son petit garçon s’irrite de devoir rester enfermé dans la voiture. La famille menace d’imploser. Les « doudous » sont alors des bouées précieuses…

Moe Dunford et Sarah Greene dans « Rosie Davis », de Paddy Breathnach © Element Pictures

Une femme héroïque

Un propriétaire reprend son bien pour le revendre, et tout bascule. Mettant sur le trottoir une famille avec enfants, et emploi ! Le scénario, signé de l’écrivain Roddy Doyle (The Commitments, 1987 ; The Snapper, 1990 ; The Van, 1991), s’intéresse à la crise du logement, facteur en Irlande comme en France d’une grande fragilité sinon de la paupérisation des classes populaires (situées ici à un niveau médian). Sans faire excès de pessimisme, il pointe en particulier les limites des services sociaux et de la fameuse entraide populaire. Car les temps ont bien changé depuis le siècle dernier (période d’écriture de la précitée trilogie de Barrytown), le tissu social des sociétés libérales s’est encore un peu plus déchiré, les difficultés amoncelées.

Cependant, Rosie Davis n’est pas tant une plongée dans un monde disloqué que le portrait d’une femme héroïque, qui porte littéralement sa famille à bout de bras (autre sens de l’affiche). Le parti pris de mise en scène épouse la trajectoire de Rosie. La caméra, en permanence sur ses talons, l’accompagne dans toutes ses démarches, ses affrontements, évitements ou efforts de (ré)conciliation. Certes, le procédé du cinéma organique, de la quête et de l’angoisse, avec caméra embarquée, depuis longtemps éprouvé (par les Dardenne), n’est pas nouveau, mais le récit donne à voir une image sensiblement renouvelée de la mère-courage.

Rosie n’est pas seulement une mère, elle est aussi une femme qui lutte pour sa famille, rôle protecteur traditionnellement tenu par les hommes. Le mari de Rosie travaille, mais c’est elle qui va au charbon, qui prend sur elle d’affronter l’adversité. C’est elle le cran, le corps, le cœur battant du groupe.

Sarah Greene dans « Rosie Davis », de Paddy Breathnach © Element Pictures

Héroïne ordinaire d’un combat ordinaire, ou super-héroïnes des blockbusters américains (Wonder Woman en 2017, ou Captain Marvel, actuellement dans les salles), les femmes semblent de plus en plus nombreuses à occuper non seulement l’espace, mais à prendre peu à peu une place qui leur a longtemps été refusée sur les écrans. Non plus à côté ou pour suppléer l’absence du héros masculin, mais bien à « sa » place, là où il a failli. Comme Rosie sur l’affiche du film, le passage (la passation) du masculin au féminin, qui n’est pas qu’un effet d’aubaine ou de mode cinématographique, est assurément en marche.

Philippe Leclercq

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