Relire « l’Odyssée », à la lumière d’« Atlantique », de Mati Diop

Ada, la figure moderne de Pénélope

Quand les jeunes garçons sont fatigués d’être exploités et sous-payés, ils désespèrent de voir leur avenir s’éclaircir et ils partent. C’est leur combat. Et dans le film de Mati Diop, Atlantique, Grand Prix du Festival de Cannes 2019, les hommes prennent la mer et les femmes restent au bord. Elles attendent, guettent le retour.

Les filles de cette banlieue populaire de Dakar sont aussi les victimes de la mer qui engloutit leurs hommes. C’est leurs visages en premier que la caméra cadre et fixe, des visages qui interrogent l’horizon. On suit alors leur lutte, car elles ne baissent pas les bras et se battent, déterminées, optimistes, avec amour.

Ada, la tendre héroïne du film, attend Souleiman, l’amant qu’elle s’est choisi. C’est une très jeune fille désireuse d’être heureuse mais promise à un autre. Comme Pénélope, elle attend le retour, guette la ligne vide que délimite la mer grise, métallique comme une arme blanche, parfois déchaînée, parfois apaisée, désespérément mutique. La mer change selon les heures, selon le temps, selon l’humeur de celle qui reste au bord. Elle examine cette ligne-frontière, comme Souleiman avant elle. « Tu ne fais que regarder l’océan », lui reprochait-elle quand il était encore là.

Le film de Mati Diop, Atlantique, s’intéresse donc à la notion même de « limite » que concrétise l’horizon et Ada a les traits d’une Pénélope moderne qui vit entre un mariage arrangé et prévu d’une part, et l’inconnu qui signifie étrangeté et aventure d’autre part. En mai dernier, la réalisatrice a a confirmé cette parenté littéraire dans une interview donnée le 25 mai 2019 pour Arte Cinéma : « J’emprunte certains archétypes, par exemple l’archétype de Pénélope. » Après l’odyssée d’Ulysse dans Atlantiques, son court-métrage de 2009, elle a décidé de s’intéresser « à celui de Pénélope à travers le personnage d’Ada ».

« Atlantique », de Mati Diop

Mama Sané dans « Atlantique », de Mati Diop © Les films du bal

La jeune fille, après le départ de l’aimé, est bien souvent immobile, comme pétrifiée, sans bien comprendre les raisons profondes de ce départ inopiné. Elle est au bord de la plage ou assise dans le canapé d’une boîte de nuit, sous la pluie d’étoiles fluorescentes et vertes des faisceaux des projecteurs, comme un nouveau ciel propice à laisser entrer dans ce monde d’où les hommes sont absents, des êtres surnaturels et des signes d’un au-delà. Encore une histoire de limite dans toutes les acceptions du terme. Limite entre le monde de ceux qui habitent une terre connue et ceux disparus au-delà de l’horizon. Chez les Anciens, grecs comme latins, le limes (ou ὅρος), c’est la limite, la frontière mais aussi le but qu’on s’assigne. Or Ada interroge du toit de sa maison l’horizon, le considère comme une borne marquant une rupture : après ce monde connu, son oikoumène diraient les Grecs, son monde habité, gouverné et administré par sa famille et son peuple, s’étend un autre monde auquel elle aspire.

La réalisatrice franco-sénégalaise propose ainsi une splendide fable amoureuse et brode à nouveau ce motif de l’attente féminine et de l’espoir d’un retour qui fait grandir. Ada marche sans cesse sur ce « seuil » que les latins appelaient limen, à la fois « commencement » et « achèvement » de tout. Elle scrute la « limite » entre ce qu’elle sait et ce qu’elle ne sait pas, ce limes lui enseigne sa douloureuse expérience. Comme Pénélope.

Vivre en-deçà du limes :
le monde habité devient mortifère

On peut observer de grandes similitudes entre l’attitude de Pénélope, la fille d’Icare, et Ada : dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse voyage et passe l’horizon pour voguer au-delà de la frontière du monde connu alors que Pénélope reste prisonnière d’un monde ordonnancé, administré avec des lois ancestrales qui semblent menacées de chaos du fait du départ du roi. Il faut du courage pour regarder en face ce monde habité : Pénélope est assaillie par des prétendants qui pillent sa maison, Ada par sa famille et ses proches qui la pressent de se conformer à leur volonté de mariage : elle épouse « Omar dans dix jours. Devant Dieu », lui rappelle son amie, sorte de suivante conformiste.

Atlantique est un conte qui dénonce à nouveau le chaos dans l’oikoumène. La femme de la société mycénienne subit les contraintes d’une société patriarcale qui voit les femmes passer des mains du père à celle du mari, puis d’un mari à un autre, sans que le choix leur soit donné. De même Mati Diop réécrit ces coutumes d’un autre temps, révoltantes pour des femmes à qui on demande de renoncer à vivre pour elle-même puisque le mariage semble être la seule parade à la pauvreté et devient un carcan, une prison pour bien des femmes qui vivent cette aliénation.

Ada et Pénélope hésitent sur leur devenir : elles sont toutes les deux endurantes et méfiantes. En tissant, faisant et défaisant sa toile, Pénélope manifeste ses hésitations, dit au monde qui la presse :

« Mes jeunes prétendants, certes je sais qu’Ulysse est mort ;
Patientez toutefois pour les noces jusqu’à ce que
J’ai achevé ce voile, que le fil ne soit perdu »
(II , vers 96-98 [1].)

Alcinoos, l’un des prétendants, témoigne de la contrainte subie :

« Ainsi trois ans durant elle dupa les Achéens ;
mais lorsque vint la quatrième année, et le printemps,
une femme qui savait tout nous renseigna,
et nous la prîmes défaisant le brillant voile.
Alors il fallu bien finir, mais par contrainte… »
(II, vers 106-110.)

Le tissage est ici le symbole de la décision prénuptiale, les atermoiements face à un remariage. On observe chez la jeune Ada les mêmes manœuvres dilatoires, les mêmes allers et retours avant la prise en main de sa destinée. Pour ces femmes, on le voit, c’est une lutte toujours rejouée ; celle de rester et de tenir sous la contrainte. Pénélope (Πηνελόπεια en grec) porte d’ailleurs un nom éloquent : on retrouve dans les deux premières syllabes de son nom l’étymologie du « fil du tisserand », du « tissu », de ce linceul qu’elle tisse mais aussi de ce même voile que portent la femme mariée et Ada quand elle se trouve dans sa belle-famille.

Telle est l’originalité de ce récit poétique et politique que nous propose Mati Diop : elle choisit de rester au Sénégal, du côté de l’attente. À l’image de ces vagues filmées indéfiniment, les fidèles sont brisées et malmenées. Nous reviennent alors les vers du chant I au début de l’Odyssée :

« Ce chant sacré, du haut de son étage l’entendit
L’enfant d’Icare, la très sage Pénélope ;
La reine descendit le grand degré de sa demeure,
Non point seule, car deux suivantes l’escortaient ;
et quand la noble femme fut devant les prétendants,
elle resta debout dans l’entrée de la forte salle
en ramenant ses voiles sur ses joues ;
ses fidèles suivantes se tenaient à côté d’elle. »
(I, vers 328-335.)

La femme se protège dans un univers clos. Alors, entre ses pleurs, elle dit au divin aède :

« […] interromps donc ce triste chant
Qui chaque fois m’use le cœur dans la poitrine,
car une intolérable peine m’a frappée.
Je pleure une si noble tête, et ne puis oublier
le héros dont la gloire emplit l’Hellade et l’Argolide… »
(I, vers 336-344.)

Ada comme Pénélope pleure et dort emmurée dans le silence, prostrée dans le secret de sa chambre. Le sommeil est un motif que l’on retrouve dans les deux œuvres : ainsi Télémaque commande-t-il à sa mère, avec une certaine dureté, de rentrer chez elle, dans son monde, et elle obéit :

« Que ton cœur se résigne ainsi à écouter :
car Ulysse n’est pas le seul à Troie qui ait perdu
tout espoir de retour : beaucoup d’autres y ont péri.
Remonte donc chez toi, retourne à tes travaux,
toile et quenouille, et donne l’ordre à tes suivantes
de se mettre à l’ouvrage : la parole est affaire d’hommes
et d’abord mon affaire : car la force ici m’appartient ! »
(I, vers 353-359.)

Il semble que le départ rime avec espoir et que rester c’est se résigner dans l’Odyssée. Et Pénélope obtempère ayant peut-être perdu l’espoir, rusant simplement pour différer un nouveau mariage.

« Stupéfaite la reine regagna sa chambre
en gravant dans son cœur les sages propos de son fils ;
remontée à l’étage en compagnie de ses suivantes,
elle pleurait encore Ulysse, son époux , quand Athéna
sur ses paupières vint verser le doux sommeil. »
(I, vers 360-364.)

Le rapprochement entre les deux récits s’opère, on le voit, à travers cette image de la femme que l’on assiège et qui désire échapper à cette pression sociale agressive par le sommeil. Mais on ne retrouve pas cette même docilité chez la jeune Sénégalaise, avide de passer les limites et le seuil des convenances. Elle se refuse à porter le voile, elle se refuse au mariage. Ada espère et se rebelle. Dans sa chambre il est une fenêtre, une « échappée belle » que la réalisatrice, militante, filme avec patience et beauté. La caméra s’attarde en plans fixes ; longtemps le spectateur est bercé par le rideau safran qui ondule et tente la jeune fille désireuse d’échapper à la vigilance des siens. Ce rideau est une autre vague et permet à Ada de franchir l’horizon et dépasser la limite, de désobéir à un ordre établi, à une situation économique désespérée, à des traditions ancestrales. Elle est déjà de l’autre côté de ce seuil, et elle saute le mur, son ombre disparaît dans la nuit.

John William Waterhouse, « Pénélope et les prétendants »

John William Waterhouse, « Pénélope et les prétendants », 1912 © Aberdeen Art Gallery

Rien de tel dans le monde de Pénélope, la femme du roi d’Ithaque. Pour échapper à son sort, elle possède certes la ruse, la mètis (« μήτις »), nous dit Homère, son échappatoire. Elle seule peut l’aider à déjouer les pièges tendus par les hommes qui régissent cette société mycénienne du VIIIe siècle avant J-C, dont le poème se fait l’écho. Leur violence et leur incivilité se lisent à travers les yeux d’Athéna pénétrant dans le palais, puis dans ceux de l’héritier Télémaque, impuissant face à ce chaos. Pourtant il est la jeunesse montante et comme le dit la bande-annonce d’Atlantique, « Leurs pères, leurs mères, leurs frères comptent sur eux » :

« Elle fondit du haut des cimes de l’Olympe
et en Ithaque s’arrêta devant l’entrée d’Ulysse,
sur le seuil de la cour ; sa lance de bronze à la main
elle avait pris l’aspect de Mentès, prince de Taphos.
Elle trouva devant les portes les fiers prétendants
qui se distrayaient l’âme en jouant avec des jetons,
 installés sur des peaux de bœufs qu’ils avaient abattus.
Des hérauts, d’agiles suivants officiaient :
les uns mêlaient le vin et l’eau dans les cratères,
d’autres avec l’éponge alvéolée lavaient les tables
et les leur avançaient, d’autres encore tranchaient les viandes. »
(I, vers 102-112.)

 

Vivre au-delà de l’horizon :
le monde devient magie

Télémaque doit quitter ce monde dépassé, décalé, qui gaspille une richesse indécente quand d’autres meurent :

« Télémaque pareil aux dieux le premier l’aperçut ;
Il était là parmi les prétendants, plein de tristesse,
songeant à son bon père et l’imaginant de retour
qui dispersait les prétendants  par la demeure,
recouvrait son pouvoir et la gérance de ses biens. »
(I, vers 113-118.)

Il en va de même du monde d’Ada, pétri de traditions surannées. Elle veut le dépasser et passer l’horizon à son tour, vers une terre nouvelle. En quittant Ada sans prévenir, Souleiman déjà a laissé un monde désemparé, en colère, dont les mouvements deviennent vindicatifs. La nuit, tout dans cette banlieue populaire et pauvre crie vengeance. La nuit, le monde bascule, prend feu au sens propre du terme.  C’est la nuit aussi que l’étrange peut surgir, posséder les habitants et les djinns s’emparer de leur volonté pour se joindre à la révolte. On sent la même colère chez Télémaque contemplant le chaos dans le palais de son père :

« Ce qui se passe n’est plus tolérable, et ma maison
succombe affreusement : n’en êtes-vous pas indignés,
ne rougissez-vous pas devant les peuples d’alentour,
nos voisins ? Redoutez au moins la colère des dieux,
Et qu’indignés ils ne retournent contre vous ces crimes ! »
(II, vers 62-68.)

L’imprécation est là quand Télémaque « perd pied ». Les morts face à cette impuissante révolte peuvent briser la limite entre le monde des morts et celui des vivants, s’emparer des vivants pour être messagers de l’au-delà. Ainsi, ce n’est pas seulement au-delà des limites, en haute mer, dans le pontos (πόντος) des Grecs que les êtres surnaturels, les femmes ailées-femmes sirènes et la magie se manifestent. Certes on raconte que partis sur l’Atlantique « des garçons se jetaient dans la mer et qu’ils se transformaient en poisson ». Mais, les « garçons [aussi] sont partis. Ils ont pris la mer. Ils sont partis en pirogue. Souleiman, Cheik… tous. » Mais le monde des vivants s’est vidé. La boîte de nuit, le lieu des fêtes et de l’amour libre, est devenue un triste désert. C’est une terre inhabitée comme les Grecs nomment l’érème, et la magie ici peut advenir. La magie et le surnaturel. L’écomène (l’οἰκουμνη) et la « maison ordonnée », (mot est bâti sur la même racine, tout comme le terme éco-nomie) d’ailleurs, c’est-à-dire « ce qu’on possède » et « la famille », donc l’οἴκος (oikos )sont tous menacés.

Le départ contient donc en soi la menace et le chaos et Mati Diop le disait à sa manière dans son interview :

« Partir du jour au lendemain sans rien dire à personne est quelque chose de viral », et « quand on décide de partir, c’est qu’on est déjà mort. »

En travaillant à sa façon le motif du départ et de l’attente, mêlant le poème antique aux coutumes sénégalaises, elle se sert de la fable pour dénoncer à son tour le chaos et les déviances d’une économie dévoyée, d’une jeunesse désœuvrée, de jeunes filles tiraillées et de promoteurs véreux. Le seul remède et le seul espoir semblent être le songe et l’émergence de la magie. Par son film onirique, tendre et inquiétant, elle réinvente le lieu du mythe. Le Sénégal devient le pays au bord duquel on peut écouter le poème et ce qu’il véhicule. Car l’attente permet de vivre l’étrange de l’érème, mais le mythe, lui, s’écoute toujours sur  la terre ferme et à partir du monde connu.

« Femmes et fil : les Anti-Pénélope. » Jagoda Buić (née en 1930) photographiée avec ses collaboratrices au début des années 1970. Voir le site : https://paragone.hypotheses.org/4151

Quelques pistes pédagogiques

Une séquence peut être menée à partir de la lecture du film Atlantique dont les préoccupations et les enjeux sont très contemporains. L’étude de certains passages du film évoqués plus haut, complétée par d’autres extraits valorisant le surnaturel et le merveilleux de ce conte, sera alors éclairée par la lecture bilingue des passages de l’Odyssée d’Homère, traduits et issus des chants I et II.

On pourra compléter l’enquête par un travail sur Ulysse et son aspiration à repartir, regardant le large comme Souleiman au début du film. Les vers 152 et suivants du chant V pourront venir en écho : « Il (Ulysse) était sur le promontoire ; ses larmes n’avaient pas séché, et toute la douceur de la vie s’écoulait avec ses larmes ; […]. » Une démarche  fondée sur des allers et retours entre un texte du passé et une œuvre cinématographique du présent s’inscrit dans les Nouveaux programmes de Langues et Cultures de l’Antiquité, puisque tel est le but recherché :

« Travailler de manière méthodique sur les différences et les analogies de civilisation, confronter des œuvres de la littérature grecque ou latine avec des œuvres modernes ou contemporaines, françaises ou étrangères, conduit à développer une conscience humaniste ouverte à la fois aux constantes et aux variables culturelles. »

De plus, ils invitent l’élève à se poser des questions sur « sur lui-même, sur la société, sur le politique, sur les choix de civilisation, sur le monde et les grands enjeux contemporains ». L’œuvre de Mati Diop remplit donc parfaitement cet objectif en classe de seconde, année durant laquelle un axe d’étude « Méditerranée : voyager, explorer, découvrir » est proposé, visant à réfléchir sur l’ambivalence du mot « Frontière » :

« Inscrite dans des limites étroites, la Méditerranée offre une grande diversité de territoires et de cultures. Sur ses bords, les peuples n’ont cessé d’échanger et de s’affronter. Entre connu et inconnu, les Anciens ont assigné à cet espace des limites fabuleuses, fascinantes et redoutées. Périples de héros, migrations, exils et fuites dramatiques d’individus et de peuples se succèdent d’une rive à l’autre. » (BOÉN spécial du 22 janvier 2019.)

Haude de Roux

• Homère dans l’École des lettres.

 

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