« Outreau, l’autre vérité », de Serge Garde

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 J’ai vu lundi 11 mars à 15 h 40, dans une petite salle du Saint-Lazare Pasquier, le film de Serge Garde, Outreau, l’autre vérité, sorti mercredi 6 dans une vingtaine de salles françaises, dont cinq parisiennes. Quinze jours plus tard, il n’est déjà plus programmé que dans un seul cinéma à Paris, l’Espace Saint-Michel. Aucune chaîne de télévision n’envisage de le diffuser.

Abasourdie, édifiée, après la séance, je commence à en parler autour de moi et, aussitôt, les réactions de défiance fusent : « Ah oui, Outreau ? Il paraît qu’il est partial, ce film, très subjectif. » Voilà ce qui me décide à prendre la plume. Ici, à cet endroit de lecture où nous nous retrouvons, professeurs, instituteurs, écrivains, lecteurs, bibliothécaires, éditeurs et libraires, nous tous qui travaillons avec, pour les enfants, et, surtout, sans toujours en avoir conscience, grâce à eux.

 

Que savons-nous encore de l’affaire d’Outreau ?

Car, au commencement, à Outreau, c’est d’enfants qu’il s’agissait.

Enfants violés, violentés, victimes d’inceste et de tortures diverses dénoncées par leurs familles d’accueil.

Or que savons-nous encore de l’affaire d’Outreau ? Qu’avons-nous retenu ?

En gros, que c’est l’une des plus monstrueuses erreurs judiciaires du siècle. Treize personnes, accusées de viols sur des enfants, se sont retrouvées innocentées après des années de procédure et, pour certaines, trois ans de détention provisoire, reçues en grande pompe par les plus hautes autorités de l’État, avec les excuses de la République et, accessoirement, une indemnisation allant de 650 000 à 1 million d’euros (le montant total de l’indemnisation étant tenu secret afin d’éviter que la jurisprudence ne crée une inflation) pour faute lourde de l’État. Les enfants reconnus victimes, eux, ont touché 30 000 euros par (petite) personne.

Pourquoi ressortir des placards cette affaire jugée, classée ?

Parce que certains des enfants d’alors sont devenus grands, majeurs. Ils parlent, écrivent et dénoncent derechef.

Le film Outreau, l’autre vérité leur donne la parole, à eux qui l’avaient perdue, rappelle des faits, fait voler en éclats quelques préjugés, tomber des yeux quelques écailles.

 

Des enfants parqués dans le box des accusés…

Pendant le procès d’assises, « pour des raisons budgétaires », lâche, contrit, le président de la Cour d’alors, les enfants, trop nombreux pour être décemment installés, ont été parqués dans le box des accusés.

Je répète :

Les enfants, les plaignants, les victimes, les accusateurs
se sont retrouvés à la place
des accusés.

Tandis que les accusés, eux, étaient assis dans la salle, dans les rangs du public.

Qui, à l’époque, parmi les commentateurs si nombreux et si acharnés de cette affaire, a mentionné ce fait qui, pour être budgétairement correct, n’en était pas moins juridiquement inadmissible et symboliquement révélateur ? J’espère n’être ni inculte ni incurieuse ; c’est aujourd’hui que je l’apprends. Et vous ?

Les quinze enfants victimes présumées ont été défendus collectivement par deux avocats. Les dix-sept inculpés, eux, en ont eu dix-neuf à leur disposition, dont le ténor du barreau Éric Dupond-Moretti. Pourquoi ? Parce que les enfants ne gagnent pas leur vie ? Parce que, quand les enfants bénéficient de l’aide judiciaire, il ne faut tout de même pas que ça coûte trop cher, pas plus que la cantine scolaire, les raviolis au bœuf ou les programmes télévisés qui leur sont destinés ? C’est que des gosses, quand même !

Mais pardon, là je m’égare et j’interprète. Des faits, des faits bruts.

Certains des enfants sont restés sept heures à la barre. Passés à la question. On entend, dans le film, répéter certaines des interrogations et des interpellations que les avocats de la défense leur adressaient. Ils les tutoient systématiquement. Pourquoi ? Ils leur coupent la parole. Pourquoi ? Ils les traitent de menteurs. Pourquoi ? Ils les accusent de se montrer incohérents. Pourquoi ? Ils se permettent de brandir un certificat médical de virginité sous le nez d’une fillette de onze ans qui se plaint d’avoir subi sodomies et fellations. Pourquoi ?

 

… et des accusés auxquels la Justice présente des excuses

L’affaire a basculé quand Myriam Badaoui, une accusée présumée innocente, a déclaré à l’audience : « Mes enfants donnaient des noms, je n’ai fait que suivre. […] J’ai menti. » Et de demander, dans une spectaculaire volte-face qui a joué un rôle décisif dans le verdict, pardon à ses coaccusés.

Suite à cette déclaration, c’est la curée.

Le juge d’instruction Burgaud ? Un blanc-bec incapable.

Les experts ? Des manipulateurs d’enfants.

Le principe constitutionnel de séparation des pouvoirs ? Un détail qu’on peut s’empresser de piétiner.

C’est ainsi que le procureur général de Paris, Yves Bot, débarque sans prévenir dans la salle d’audience pour présenter ses excuses aux accusés au nom de la Justice française, avant l’ouverture des débats, avant que le jury d’assises se retire, avant qu’il rende un verdict qu’il est prié, d’ailleurs, de rendre vite, dans les trois heures, afin que l’inénarrable Pascal Clément, qui faisait alors office de garde des Sceaux, puisse venir l’annoncer en direct au journal télévisé.

Dans l’inconscient collectif, dans les colonnes des journaux, dans quelques livres parus sur l’affaire, dans notre conscience à tous enfin, l’idée a fait son chemin. Si Myriam Badaoui-la-menteuse a menti en ne faisant QUE suivre ses enfants, c’est DONC que les enfants eux-mêmes avaient commencé par mentir. Cet âge est sans pitié.

Dix ans plus tard, voilà l’idée bien ancrée.

Un enfant se plaint ? Il exagère.

Un enfant souffre ? Il affabule.

Un enfant accuse ? Mentionne le nom d’un proche, d’un parent, d’une connaissance ? Décrit des gestes déplacés avec un vocabulaire inapproprié, maladroit – et pour cause ? Attention ! Méfiance ! Souvenez-vous ! Alerte ! Pas question d’un nouvel Outreau.

 « Les enfants ne votent pas »

Depuis Outreau, le poste de « Défendeure des enfants », qui pâtissait déjà d’un sérieux barbarisme à sa naissance, a été fondu et confondu, sans autre forme de procès, avec celui tellement plus politiquement correct de « Défenseur des droits ». Autant dire supprimé en tant que tel. Le sénateur Robert Badinter avait, à l’heure de ce rétablissement d’une sorte de peine de mort, interpellé ses pairs en des termes inouïs, le 3 juin 2010, au palais du Luxembourg : « Considérez-vous, mes chers collègues, dans la nuit, à partir du texte du Sénat, avoir fait prospérer la protection des droits des enfants, l’avoir améliorée et renforcée ? Je vous dis que non, et c’est une mauvaise action ! »

Exit les enfants, les mineurs, les mineurs minorés, les mineurs diminués, les mineurs minables, les mineurs minus habens. Vive la Famille ! Et si son cercle se referme, à l’occasion, sur les plus petits d’entre les siens, comme les mâchoires d’un piège de fer, que ce soit en toute impunité.

Quant aux travailleurs sociaux de l’enfance, aux psychologues, aux experts dont le travail a été discrédité pendant et après ce procès, les voilà remis à leur place, comme des gamins mal élevés. Sommés de la boucler, comme des morveux pris en faute. Ils avaient choisi de se tenir, coûte que coûte, du côté des enfants ? Ils répétaient et témoignaient, preuves à l’appui, qu’un enfant ne ment pas de lui-même, qu’un enfant ne ment jamais en premier, que s’il ment, c’est qu’il a peur, que s’il ment, c’est qu’un adulte ou un plus grand l’y a contraint, que s’il ment, c’est pour masquer une vérité plus dérangeante et déstabilisante encore que son mensonge, que s’il ment, c’est pour protéger les siens, que s’il ment, c’est pour couvrir, à l’occasion, ses bourreaux, dont il n’en finit qu’à grand-peine d’espérer qu’ils redeviennent ses protecteurs ?

Mauvais choix, mauvaise pioche. « Les enfants ne votent pas », lâche, amer, l’un des intervenants du film.

Les vrais accusés de l’affaire d’Outreau

Qui a été accusé, en fin de compte, dans l’affaire d’Outreau, et qui le demeure ?

Les enfants, les enfants tricheurs, les enfants affabulateurs. Les enfants pervers polymorphes. Les enfants empêcheurs de se libérer sexuellement en rond. Les parents ont mangé des raisins verts, les enfants auront les dents agacées ? L’antique malédiction ne suffit plus. Encore faut-il, quand les parents ont mangé des raisins verts, qu’on intime l’ordre aux enfants d’avouer que, s’ils ont les dents agacées, c’est qu’ils se sont goinfrés de sucreries.

À la sortie de ce film subjectif et partial, on a envie de demander pardon aux enfants d’Outreau, pardon à tous les enfants de tous les bleds du monde, pour ne jamais nous montrer assez attentifs à leur détresse, respectueux de leur personne, à l’écoute de leurs appels au secours, méritants de leur confiance.

Subjectif ? Oui : il considère les enfants comme des sujets et non comme des objets. Des objets, ils l’ont été pendant toute cette affaire, objets sexuels de leurs bourreaux, objets de luttes de pouvoir entre adultes, objets d’agressions et de gloriole des avocats, jouets manipulés du projet politique de suppression du juge d’instruction.

Partial ? Oui : il prend leur parti, il parie sur la sincérité des mots d’enfants, des dessins d’enfants, des plaintes d’enfants, du corps et de l’âme des enfants.

 

Et voilà peut-être pourquoi vous risquez de ne plus le trouver à l’affiche.

« Mieux vaut être humilié avec les humbles que de partager le butin avec les orgueilleux. » Quel dommage que cette phrase ne soit qu’un extrait de la Bible, en son Livre des Proverbes (16, 19) et non un article du code de Procédure pénale – pas plus, du reste, que de la Déclaration des droits de l’enfant.

 Sophie Chérer

 

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6 réflexions sur « « Outreau, l’autre vérité », de Serge Garde »

  1. Bravo pour cet article qui, à l’opposé des rédactions de nos chaînes de télévision – abonnées à la servitude volontaire- a le courage d’exposer ce qu’il faut savoir de cette affaire.
    Outreau est devenu comme un talisman dans les prétoires. Espérons que le public saura se repositionner par rapport à la légende et ses conséquenses désastreuses pour les victimes que l’on n’ose plus écouter.

  2. On peut retarder l’apparition de la vérité, mais elle finit toujours par s’imposer, et par démasquer toutes les impostures.

  3. Merci pour vos commentaires et le complément d’information. Sur le même sujet ( les enfants bafoués, le déni de réalité ), je ne saurais trop vous engager à trouver et à lire l’ouvrage (épuisé) de Jeffrey Moussaïeff Masson, Le réel escamoté, Aubier, 1984. L’auteur est l’ancien Directeur intérimaire (viré) des Archives Freud aux Etats-Unis. Il a été le dédicataire du livre La Porte du fond, roman autobiographique dans lequel Christiane Rochefort évoque l’inceste subi dans son enfance. Bon courage !

  4. Bravo et merci pour ce très bon article qui retrace bien le film et les impressions qu’il nous laisse. J’ai essayé de le faire connaître mais il n’est resté à l’affiche que peu de temps. En espèrant qu’il aura une plus grande diffusion en DVD de manière à faire entendre la voix de ces enfants qui ont été maltraités et malmenés outrageusement par les adultes !

  5. Dans quelle salle de cinéma et dans quelle ville puis je voir ce documentaire de serge garde car il n’est passé qu’un seul soir à Lyon au comaedia!!?

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