« Noé », de Darren Aronofsky

« Noé », de Darren AronofskyDarren Aronofsky, l’immense réalisateur de Black Swan (2010), a obtenu le succès dès son premier film, π (1996), œuvre ambitieuse, à la fois sociologique et métaphysique, qui nous introduit à Wall Street et nous entraîne jusqu’aux mystères numérologiques de la Kabbale.

La Bible a été sa source d’inspiration privilégiée, en particulier dans The Fountain (2006), où il déploie les significations du verset 24 du chapitre 3 de la Genèse : « Ayant chassé l’homme, il posta en avant du jardin d’Eden des chérubins agitant une épée flamboyante, pour garder les abords de l’arbre de vie. »

L’histoire d’un médecin qui ne peut se résigner à voir mourir son épouse malade y présente l’homme comme un chercheur frénétique de connaissance et la femme comme le symbole de la vie sage et sereine, qui implique la mort.

Avec Noé, Darren Aronofsky s’attaque à la mise en scène d’un épisode biblique proprement dit, les fameux chapitres 6 à 9 de la Genèse sur le déluge, cataclysme primordial devenu la métaphore par excellence de toutes les catastrophes naturelles et historiques et la preuve de la malédiction divine.

 

De la bande dessinée au cinéma

Darren Aronofsky  pensait depuis longtemps à cet épisode et avait même écrit avec son coscénariste Ari Handel et l’artiste canadien Niko Henrichon l’histoire en bande dessinée de Noé et de sa famille en quatre volumes (Le Lombard, 2011-2014). Décors superbes, couleurs de terre, inventions visuelles et narratives qui comblent les ellipses bibliques, analyse psychologique fouillée du héros éponyme rendent ce roman graphique impressionnant. De quoi préparer la mise en scène d’un péplum qui excède les limites et les codes du genre.

Inspiré par une Apocalypse juive, L’Apocalypse de Noé ou Livre de Noé, texte pseudépigraphique qui figure dans le Livre d’Hénoch, mais aussi par le Livre des Jubilés, le Testament des douze patriarches et vingt-trois fragments des manuscrits de la mer Morte, le film risque de paraître hétérodoxe aux juifs et aux chrétiens. Mais il ne faut pas l’aborder avec un esprit vétilleux et littéraliste. Le cinéaste s’approprie un mythe biblique, et, comme le fait le Midrash (commentaire exégétique juif), y ajoute de quoi l’éclairer par ces écrits apocryphes.

Sans se priver d’en donner sa vision personnelle, celle d’une épopée qui préfigure de façon frappante la fin de notre planète, détruite lentement mais sûrement par l’inconscience humaine. Il y traite le thème des moyens de survivre, important à ses yeux et très présent dans les préoccupations des Américains comme l’a montré le succès du film de Jeff Nichols, Take shelter (2011). La construction de l’arche prend dans cette perspective valeur aussi réaliste que symbolique.

 

L’histoire du déluge comme mythe universel du passé

Film catastrophe par excellence, cauchemar surréaliste lié à une parabole sur la convoitise humaine et la compassion, Noé met en scène avec une remarquable inventivité l’histoire du déluge comme mythe universel du passé – déjà traité dans l’épopée de Gilgamesh sous le nom d’Atrahasis comme manifestation de la colère des dieux – qui trouve dans la Bible sa forme canonique avec l’unicité de Dieu et le châtiment des fautes humaines non par la colère mais par la désolation divine.

Cette aventure, dont certains archéologues ont cru retrouver des vestiges sur le mont Ararat en Turquie, est à la fois actualisée par l’évolution de la planète et de portée eschatologique. Ses images s’inspirent de l’univers de Tolkien et de celui des Transformers pour imaginer l’apparence de ces êtres fantastiques que sont les Nephilim (Genèse 6, 4, Nombres, 13, 33, livre d’Hénoch, 9, 8 et 15, 8), géants de trois cents coudées engendrés par les Veilleurs – anges déchus qui ont épousé les filles des hommes auxquels est consacré le premier livre du Livre d’Hénoch – et restés englués dans la terre sous forme de golems animés qui rappellent les statues gigantesques d’Anselm Kiefer ; ils parviennent à se racheter en aidant Noé à construire l’arche pour redevenir des anges de lumière.

L’effet kitsch du péplum prend les dimensions de l’heroic fantasy.

 

Une certaine vision du monde, celle de Darren Aronofsky, artiste souverain

Noé appartient à la généalogie de Seth, troisième fils d’Adam. Dans sa lignée, Aronofsky accorde une place essentielle à un personnage biblique : Mathusalem, fils d’Hénoch (Genèse, 5), aïeul et conseiller de Noé aux pouvoirs magiques également cité dans le Livre d’Hénoch, incarnation de la longévité (967 ans). Interprété avec humour dans le film par Anthony Hopkins, il oriente les décisions de Noé s’interrogeant sur les rêves par lesquels Dieu lui parle (comme dans les visions d’Hénoch).

L’autre personnage, placé par Aronofsky à la tête des descendants de Caïn, lignée rivale, est Tubal Caïn (interprété par l’excellent Ray Winstone), cité en Genèse 4, 22, dont le nom (plus connu que celui de leur chef Samyaza selon le Livre d’Hénoch ou que celui de Mastema selon le Livre des Jubilés), remplace celui d’Azazyel qui enseigna aux hommes à faire des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses, des bracelets et des ornements. Sans doute parce que le nom de Tubal Caïn a été adopté par la franc-maçonnerie comme mot sacré que doit prononcer l’Apprenti. Il contient la racine bal d’Abel et passe pour réconcilier les deux frères ennemis sous le signe de la lettre Tav, dont Dieu a marqué Caïn après le meurtre.

Il annonce une évolution essentielle de l’humanité, car il est le forgeron, maître du feu, source de la Lumière et de la Vie, agent de transformation et de régénérescence par l’éveil de l’intellect et la maîtrise de l’énergie, qui peut faire que des ténèbres jaillisse la Lumière. Le cinéaste introduit clandestinement à bord – où il ne figure pas dans le texte biblique – ce double diabolique de Noé qui rappelle le cygne noir de Black Swan, ce mangeur d’animaux vivants, comme pour réconcilier un moment les deux lignées rivales de Caïn et de Seth et mêler le symbolisme de l’eau et celui du feu dans cette arche, véritable sanctuaire flottant, qui concentre en elle les vertus de salvation, de fécondité, de naissance des eaux, au sein même de la tempête, de la colère aquatique et de la mort diluviale (Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, « La Descente et la coupe »).

Il est évident que Darren Aronofsky, en artiste souverain,  crée sa propre cohérence interne – plus symbolique que référentielle – et son propre style visuel en s’appuyant sur des lectures et des interprétations diverses et variées qui servent sa vision du monde.

 

Avant la Genèse

La partie la plus émouvante du film est sans doute le flashback vertigineux qui récapitule, comme les voyages visionnaires d’Hénoch, les chapitres précédents de la Genèse, depuis la création du monde jusqu’à la perversion des hommes, en séquences — qui rappellent celles de Terrence Malick dans L’Arbre de vie – hantées par les images récurrentes d’une gueule de serpent menaçante et d’une grosse pomme rouge en gros plan, cueillie d’un arbre semblable à celui qui est au cœur de The Fountain.

L’intrigue proprement dite est centrée sur Noé, à la fois héros épique et anti-héros plein d’angoisse, auquel Russel Crowe confère une vraie humanité. Jamais sûr d’interpréter correctement les injonctions divines, il a pour préoccupation dominante de sauver sa famille et les espèces animales pour conserver des échantillons de la Création « effacée » par Dieu qui regrette les fautes de ses créatures. Désolation et non pas colère divine, à laquelle Noé, selon l’étymologie de son nom, va apporter la consolation de sa pureté.

Père tendre, il peut pourtant se transformer en tyran impitoyable quand il refuse de sauver la jeune Na’el en fuite qu’aime son fils Sem ou en sacrificateur capable de tuer ses deux petites filles, mais sa main est retenue par Dieu comme celle d’Abraham au-dessus d’Isaac. Il incarne la justice (din en hébreu), comme héros masculin accomplissant presque brutalement la volonté divine, face à la charité, la miséricorde (hessed), apanage du féminin.

Le Noé d’Aronofsky concentre donc en sa personne nombre d’épisodes bibliques. De même son épouse, à peine mentionnée et non nommée dans la Genèse, est nommée ici Naameh (la douce, l’agréable) car elle concentre en elle l’autorité bienveillante et la sagesse des matriarches, si admirablement décrites dans le poème sur la Femme forte qui termine le livre des Proverbes. Jennifer Connelly lui prête son charme majestueux.

 

Filmer les limites physiques et intellectuelles de l’homme

Ce film n’est pas le premier sur le déluge. On ne peut oublier la prestation de John Huston se mettant lui-même en scène dans La Bible (1972) pour Dino de Laurentiis et témoignant une attention paternelle à tous les animaux. Comme Russel Crowe, prolongeant avec bienveillance le pouvoir et la responsabilité donnés à Adam sur les animaux, qu’il parvient par exemple à endormir la nuit.

On est loin de Bresson, qui voulait filmer le déluge biblique du point de vue des empreintes laissées dans la boue par les animaux de l’Arche. Pas de scène impossible pour le réalisateur de Noé, le cinéma, loin d’être saturé, est ouvert à toutes les audaces visuelles. Et c’est peut-être le film de 1928, Noah’s ark, de Michael Curtiz, qui est le plus proche de celui-ci par la démesure de sa représentation du déluge et sa mise en relation avec des tragédies contemporaines comme la première guerre mondiale et la menace de la crise économique de 1929. Darryl Zanuck en avait écrit lui-même le scénario.

Aronofsky fait du déluge une véritable apocalypse liquide. Transcendant grâce aux décors de Mark Friedberg et à la photo inspirée de Matthew Libatique, les tableaux les plus célèbres sur le sujet, sa mise en scène atteint des sommets visuels, comme la construction par les géants de cette arche rudimentaire, réalisée en dur pour renforcer l’illusion de réel, l’entrée – en images numériques – des animaux dans l’arche filmée en plongée par les yeux de Noé, les cataractes qui se déversent sur la terre, arasant les montagnes et les geysers qui jaillissent formant un océan cosmique sur lequel vogue l’arche.

Le cinéaste y traite ses thèmes favoris, les limites physiques et intellectuelles de l’homme, comme dans π ou dans The Wrestler (2008), où Mickey Rourke est à la fois un lutteur au physique impressionnant et un père maladroit qui parvient difficilement à communiquer avec sa fille. Avant Noé, il incarne la force et la faiblesse humaines et les problèmes de la paternité.

Un péplum et un “blockbuster” métaphysique et théologique

La Bible a inventé l’idée de famille et le cinéaste est ainsi fondé à mêler étroitement dans Noé l’histoire intimiste d’une famille conflictuelle à laquelle chacun peut s’identifier, et un drame cosmique, les décisions de Noé faisant écho à celles de Dieu le Père. Le sacrifice offert à Dieu dissuade le Créateur de recommencer à inonder la terre, faisant du déluge une catastrophe unique, isolée et encadrée dans la Genèse par l’annonce divine initiale du châtiment et la promesse finale de salut.

Mais Noé reste encore un homme faillible, comme le montre l’épisode biblique brièvement mis en scène de son ivresse, qui lui fait exhiber sa nudité découverte par son fils Cham et recouverte par ses deux autres fils marchant à reculons pour ne pas la voir. Magnifique scène allégorique faisant de Noé celui qui restaure la vie sur la terre en plantant la vigne, mais le soumet à la tentation du vin, moins grave que celle du sang meurtrier et pourtant créatrice d’une situation à la limite de l’inceste, évité grâce à la pudeur de ses deux fils.

En sauvant ses deux petites filles, en maudissant Cham et en disant à ses deux autres fils, à la place de Dieu : « Croissez et multipliez », en enroulant sur le bras de Sem, comme pour conjurer l’emprise de Satan, la mue du serpent comme on enroule les tefilinn (ou phylactères) pour la prière, en recevant les lois divines qui précèdent celles de Moïse au Sinaï, Noé acquiert le statut de patriarche appelé à vivre neuf cent cinquante ans, presque autant que Mathusalem. Il devient à tout jamais pour toutes les traditions le Juste avec qui le Seigneur fait alliance par l’arc-en-ciel, le sauveur de l’humanité, le consolateur de Dieu.

Péplum à très grand spectacle qui se veut la représentation d’une apocalypse originelle, fable écologique, blockbuster métaphysique et théologique, le film lui rend un hommage épique qui condense toutes les obsessions d’un cinéaste hors du commun.

 Anne-Marie Baron

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Le Déluge dans les textes fondateurs

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"Le Secret de Gilgamesh" dans la collection "Classiques abrégés"

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2 réflexions sur « « Noé », de Darren Aronofsky »

  1. Très belle critique qui donne nous donne dans un même mouvement les clefs de lecture du film et l’envie d’aller dans une salle de cinéma pour le voir.

  2. J’ai vu ce film récemment à Rouen et j’ai un sentiment partagé.

    Le jeu des acteurs est crédible, je suis moins enthousiaste pour les effets spéciaux que je trouve un peu encombrant.

    Noé n’a pas bonne presse dans la tradition juive mais son coté humain ( ivresse ) faisait plaisir à Elie Wiesel dans son commentaire avec Philippe Nemo dans la série biblique des vivants et les dieux des années 70. Cela ne nous rajeunit pas!

    Je conseille néanmoins ce film et je suis d’accord avec le commentaire de Madame Baron.

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