« Maps to the Stars », de David Cronenberg

"Maps to the Stars", de David CronenbergÀ Hollywood, on distribue aux touristes des guides qui comportent une carte des maisons de stars. C’est le premier sens du titre Maps to the stars, dernier film du réalisateur canadien David Cronenberg, qui se fait lui-même notre guide et nous introduit dans quelques-unes de ces maisons.

Mais on peut aussi lire ce titre comme l’annonce du récit de certains itinéraires particuliers vers la gloire.

Une jeune fille (Mia Wasikowska), qui porte de longs gants noirs pour dissimuler ses brûlures, un jeune chauffeur de taxi (Robert Pattinson) acteur et scénariste, une comédienne hystérique sur le retour (Julianne Moore, prix d’interprétation féminine), un acteur adolescent qui en est à sa troisième cure de désintoxication et un psychothérapeute plus intéressé par la promotion de ses livres que par ses patients (John Cusack) se trouvent réunis par de sombres secrets de famille.

L’habile scénario de Bruce Wagner fait apparaître peu à peu ces liens mystérieux – génétiques, affectifs ou de complicité -, mais en dehors d’eux, le trait commun aux personnages de ce film choral, c’est la volonté de briller, pour gagner des fortunes certes, mais surtout pour exister. A tout prix.

 

Une satire impitoyable

Le film plonge dans les turpitudes hollywoodiennes et révèle avec délectation les dessous de la brillante vie des stars. Égos surdimensionnés, narcissisme exacerbé, angoisse de tout perdre ajoutent ces dangereux monstres sacrés à la collection du réalisateur de Cosmopolis (2012) et de La Mouche (1986). Leur obsession de la notoriété les conduit à la folie meurtrière et les entraîne dans une véritable spirale de la démesure, que David Cronenberg analyse en sociologue, en psychanalyste et en moraliste, donnant ainsi à son film une profondeur dostoïevskienne ou shakespearienne.

D’abord satire impitoyable des travers et des excès d’une comédienne sur le retour brillamment interprétée par Julianne Moore, qui n’hésite pas à mettre à mal son image dans des scènes d’une trivialité désopilante, le film se transforme vite en tragédie grotesque à dimension éthique ou métaphysique. Névroses, perversions, hallucinations rongent les différents personnages, psychotiques et pyromanes, mais l’inceste apparaît peu à peu comme le nœud de leurs désordres. Inceste originel, qui se veut la métaphore d’une industrie stérile, sans idées, qui tourne à vide et se voit réduite à reproduire à l’infini avatars, copies, sequels.

 

Une fabrique de cauchemars

L’usine à rêves, ainsi transformée en fabrique de cauchemars, suscite une folie individuelle et collective. L’obsession du feu – évocateur de l’enfer – qui habite ses acteurs en est le symptôme majeur. Le cinéaste démonte les rouages et expose les produits de cet engrenage fatal. Mais Hollywood est surtout une jungle dans laquelle de grands fauves ou des insectes géants comme ceux du Festin nu (adapté par Cronenberg du roman éponyme de William S. Burroughs en 1991) s’affrontent avec une sauvagerie immémoriale. Ces possédés ont beau tenter d’exorciser leurs démons en récitant obstinément, comme une prière ou un défi, le poème d’Eluard Liberté, pas de salut possible pour eux. Ce sont des anges déchus, fauteurs d’une humanité dégénérée aux mœurs perverses, qui évoquent les villes bibliques du péché, Babylone, Sodome et Gomorrhe.

Le livre du cinéaste Kenneth Anger Hollywood Babylon (1959 en France, 1975 aux États-Unis) fait remonter cette mégalomanie à 1915 lorsque David W. Griffith tourne la première superproduction de l’histoire du cinéma : Intolerance, où il ressuscite la Babylone antique par un décor monumental, des milliers de figurants, des jardins suspendus, des remparts colossaux et de gigantesques éléphants blancs.

Le péché originel du rêve hollywoodien

Pour Anger, le gigantisme de carton-pâte du film symbolise à la fois les débuts du rêve hollywoodien et son péché originel, car dès ses débuts, cette fragile Babylone des studios porte en elle sa propre destruction. En 1987, les frères Taviani lui rendent hommage dans Good Morning Babilonia. En 1975, Le Jour du fléau (The Day of the Locust) de John Schlesinger, adapté du roman de Nathanael West L’Incendie de Los Angeles, décrivait déjà le désespoir d’un groupe d’individus dont les rêves de succès avaient échoué. Mais ce sont des films comme Sunset boulevard de Billy Wilder (1950) ou Mulholland drive de David Lynch (2001) qui en ont montré l’image la plus sombre.

Ici, l’audacieuse photo de Peter Suschitzky, déjà associé à plusieurs films de Cronenberg dont Faux semblants, Le Festin nu, Crash, M. Butterfly, Existenz, Spider et A History of Violence, la musique inspirée d’Howard Shore, auteur de la bande originale du Seigneur des Anneaux, en donnent une version grinçante et outrancière qui dérange ou amuse, mais ne peut laisser indifférent. Avec toute la distance de son humour noir, David Cronenberg inscrit Maps to the stars – peinture tragique et dérisoire des excès mortifères d’un milieu fantasmé – au firmament des films américains sur le mythe hollywoodien.

Anne-Marie Baron

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• Voir le colloque de la BNF : The Hollywood Turn. Revoir, récrire, déconstruire le cinéma américain, jeudi 5 juin 2014.

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