« L’Homme irrationnel », de Woody Allen, ou la philosophie dévoyée

"L'Homme irrationnel", de Woody AllenWoody Allen s’est toujours voulu philosophe. Cynique, sceptique, agnostique, certes, mais passionné par la réflexion et par la discussion des idées, fût-elle selon la démarche juive du pilpoul, cette gymnastique intellectuelle entre deux exégètes du Talmud – deux étudiants ou le maître et son étudiant.

Partant du postulat que les contradictions et les différents avis émis par les maîtres sur des textes difficiles à interpréter ne peuvent être qu’apparents, l’élève doit parvenir à démontrer que les deux avis ne sont pas contradictoires.

À moins que Woody ne se prenne pour un Socrate attaché à ébranler les plus intimes convictions et à faire accoucher ses interlocuteurs de vérités supérieures sur la guerre et la paix, la vie et la mort. Ingmar Bergman est en cela son modèle.

Mais, en réalité, ce qu’il aime, c’est la mise en scène du dialogue. D’où les conversations à bâtons rompus qui émaillent tous ses films. Qu’elles relèvent d’une dialectique serrée ou de la plus évidente mauvaise foi, elles ont toujours le mérite d’être un feu d’artifice d’aphorismes comiques.

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Crime gratuit

Dans L’Homme irrationnel, le cinéaste va plus loin et se représente pour la première fois en professeur de philosophie sous les traits de Joaquin Phoenix. Arrivant dans une petite université américaine de la côte est, Abe Lucas affiche immédiatement un scepticisme et un dégoût de vivre qui le rendent follement mystérieux et intéressant. Malgré son léger embonpoint et sa tendance à lever le coude, il devient la coqueluche de ses collègues femmes et de ses étudiantes.

Ses cours exposent une vision du monde pessimiste – celle du cinéaste – qui dégomme tour à tour les impératifs catégoriques de Kant et son rejet absolu du mensonge, l’existentialisme subjectiviste de Kierkegaard, celui de Sartre et de Simone de Beauvoir. Autant de spéculations impossibles à concrétiser dans la vie. Morale sans application réelle, « philosophie française à la noix d’après-guerre », « masturbation intellectuelle », « verbiage prétentieux et inutile ». Chacun de nous, affirme ce curieux professeur, ferait mieux de se fier à son intuition et de déterminer lui-même sa ligne de conduite pour trouver un sens à son existence.

Pour Abe, un seul écrivain a tout compris : Dostoïevski, avec Crime et Châtiment. On voit alors se profiler le nœud de l’intrigue : le meurtre. Réussira-t-il à rendre à Abe sa libido, que ni sa liaison avec une collègue, ni son idylle avec une étudiante ne parviennent à ranimer ?

La collègue (Parker Posey) est pourtant fort aguichante et l’étudiante (Emma Stone) d’un charme irrésistible. Mais il a besoin d’un puissant stimulus intellectuel pour retrouver son appétit de vivre.

Ce sera le crime sans mobile, gratuit et justicier à la fois, parfait, véritable œuvre d’art capable de combler son âme d’esthète. Banalité du mal ou jouissance suprême de l’artiste ? En tout cas, le remède se révèle efficace. Finis les airs désabusés, l’incapacité d’écrire, l’impuissance. Tout fonctionne à nouveau au mieux.

 

Comédie et joute philosophique

Avec ce film subtil et profond, Woody Allen réussit l’une de ses meilleures comédies, une charmante histoire d’amour, des portraits très fins et un thriller au dénouement complètement inattendu. Tout en s’offrant le plaisir d’une joute philosophique aux arguments très dérangeants. Et il filme le tout avec une maestria que son chef opérateur, Darius Khondji, rend visible.

Ainsi, cadré en plan large debout sur les rochers qui dominent une mer bouillonnante connotant l’infini, le désordre, le mouvement, Abe incarne l’énergie de la passion, l’anticonformisme, le culte du moi. Comme dans le fameux tableau de Caspar David Friedrich, son corps forme un axe vertical entre ciel et mer, comme s’il se plaçait au centre du monde pour mieux le repenser, instaurant ainsi la transgression et la déviance comme règle. Sa fascination pour le vertige et le néant le fait apparaître à la fois destructeur et autodestructeur.

L’homme n’est décidément pas un animal raisonnable. Avec une sobriété remarquable, Joaquin Phoenix parvient à rendre la perversité des raisonnements de cet esprit tortueux, dont la romantique séduction n’est pas le moindre danger.

Anne-Marie Baron

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Voir également sur ce site :

• « Blue Jasmine », de Woody Allen, par Yves Stalloni.

• “To Rome with love”, de Woody Allen, par Anne-Marie Baron.

• « Minuit à Paris », de Woody Allen, par Anne-Marie Baron.

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