« L’Envolée », d’Eva Riley

« L’Envolée », d’Eva Riley © Arizona Distribution

Contrairement à ce que promet le titre du premier long-métrage de la jeune réalisatrice écossaise Eva Riley, c’est à une chute qu’il nous donne d’abord d’assister. Physique, mais sans gravité, d’une jeune gymnaste à l’entraînement, Leigh, quatorze ans, l’héroïne de L’Envolée.

Un gadin donc, avant une autre culbute dans la petite délinquance quand, celle-ci qui vivait jusqu’alors avec un père souvent absent et dans l’active préparation de sa première compétition, voit débarquer au domicile familial un demi-frère inconnu et plus âgé, Joe, semant bientôt en elle la confusion. L’adolescente en quête de stabilité, tant dans son quotidien que sur les tapis de gymnastique, trouve dans la compagnie du garçon, versé dans les vols de motos, les moyens d’une périlleuse émancipation…

Du Loach en été

Il y a dans le cinéma social britannique comme un air de famille, un lien de parenté qui rattache formellement les nouveaux cinéastes à sa figure tutélaire. N’était la lumière estivale éclairant Brighton et ses environs vallonnés où se déroule l’histoire de L’Envolée, on a d’emblée le sentiment d’être arrivé chez Ken Loach.

En tout cas, le film d’Eva Riley nous permet-il de mesurer l’empreinte laissée par l’auteur de Kes (1969) et de Sweet Sixteen (2002) sur le genre. Son regard, son style, son engagement en ont redessiné les contours pendant plus de cinquante ans, en plaçant l’individu au centre de la mise en scène et aux prises avec des mécanismes qu’il s’efforce de plier à ses besoins.

Son esthétique, qui est une éthique, est fondée sur la sobriété : mouvements d’appareil seulement déterminés par l’action, lumière naturelle, focales accordées à l’œil humain et distance morale durant les scènes de crise. Et surtout, comme dans le cas de L’Envolée, le choix de l’interprétation confiée à de talentueux inconnus possédant l’expérience réelle du rôle.

Frankie Box dans « L’Envolée », d’Eva Riley © Arizona Distribution

Vers un horizon plus large

Frankie Box (Leigh), « castée » pour ses compétences en gym, est au début du film engluée dans de graves ennuis familiaux (la mort récente de sa mère, la faillite morale de son père) et harcelée par les autres filles de son club. Sa technique sportive est au point, mais sans grâce, sans la légèreté d’esprit nécessaire à l’entière expression de ses mouvements. Corps noué et visage fermé, Leigh réprime son malaise, et le pesant sentiment d’abandon qui l’étreint. La discipline à laquelle elle s’astreint courageusement ne mène cependant à rien, qu’à l’ennui d’exercices répétitifs et à la perte progressive d’estime de soi.

L’arrivée de Joe bouscule l’« ordre » en place et cristallise sa révolte. D’abord conflictuelle, leur relation prend un tour inattendu quand, séduite par ce nouveau « grand frère » un peu voyou, Leigh propose de lui filer le coup de main dans ses troubles affaires. Par défi, goût du risque, désir d’être aimée par ce jeune étranger qui lui offre d’exister à nouveau. Différemment. Sur fond d’adrénaline et d’audace, les deux adolescents apprennent à se connaître. Un peu, vite, mal. Une relation de confiance s’ébauche néanmoins, donnant naissance à une forme d’amitié farouche, étourdissante d’émotions confondues.

Alfie Deegan, Frankie Box dans « L’Envolée », d’Eva Riley © Arizona Distribution

Attirée secrètement par Joe (qui la rassure), Leigh découvre les encombrants vertiges de sa féminité balbutiante, déclencheuse des derniers déterminismes de sa jeunesse mal aimée. Pour solder un contentieux qui la lie au chef de la bande de Joe, elle accepte de voler l’argent de son club de gym. La scène, entièrement dirigée par l’échange tendu des regards entre Joe et Leigh, donne à cette dernière les moyens de trouver ce qui lui manque tant et ainsi de ne pas chuter définitivement.

Sur un scénario sans doute plus allusif que ceux de Ken Loach évoqué plus haut, la réalisatrice Eva Riley brosse un portrait nuancé d’une adolescente combattive en dépit des blessures qu’elle porte déjà en elle. À mesure que son horizon affectif semble devoir s’ouvrir, le cadre de l’image se dilate, passant du plan serré à un écran plus large, faisant entrer la blonde lumière de l’été comme promesse d’une belle récolte morale, physique et sportive.

Philippe Leclercq

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