« La femme qui s’est enfuie », de Hong Sangsoo

Le jour où le cochon est tombé dans le puits (1996), La Vierge mise à nu par ses prétendants (2000), Matins calmes à Séoul (2011), Seule sur la plage la nuit (2017)… Souvent, les titres de films du cinéaste coréen Hong Sangsoo, dont c’est ici la vingt-quatrième réalisation, se donnent à lire comme des rébus. Ou des annonces faussement programmatiques qu’il s’agira ensuite de décrypter. La femme qui s’est enfuie, Ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 2020, n’échappe pas à cette quasi-règle. La fugitive du titre – une épouse ayant déserté son foyer – ne sera jamais vue, tout au plus évoquée au détour d’un dialogue entre Gamhee (Kim Min-hee) et l’une des trois anciennes amies auxquelles elle rend tour à tour visite, profitant d’un voyage d’affaires de son mari.

Femmes entre elles

Économe de ses effets dramatiques, l’anecdote de la fuyarde consiste en un petit détour discursif qui, plutôt que de nous éloigner des femmes présentes à l’écran, nous y ramène et les éclaire, pour ainsi dire, de l’intérieur. De fait, chacune d’elles s’est construit, au moins le temps du récit, un périmètre de liberté à l’écart des hommes. Leurs retrouvailles sont l’occasion d’évoquer tranquillement quelques souvenirs, de se laisser aller à la confidence intime, au plaisir de la gastronomie (de la viande grillée !) et de la boisson, aux rires et à la joie de la conversation ordinaire. Il se dégage ainsi de leurs échanges une grande douceur, une complicité, une compréhension partagée au sujet, notamment, de la vie avec l’autre sexe.

Le cadre de l’image leur appartient ; il constitue un espace protecteur, presque un territoire, renforcé par les murs des résidences qui les accueillent et les caméras de surveillance qui les défendent. Confortablement installées dans un canapé ou réunies autour d’un plat, Gamhee et ses amies s’épanchent durant de longs plans-séquences pleins d’humour et de délicatesse (à l’exception de la troisième entrevue). Regards et sourires appuient les échanges et complètent l’impression d’harmonie.

« La femme qui s’est enfuie » © Les Bookmakers / Capricci Films

Tyrannie des hommes

Une autre anecdote – une poule dont le cou a été déplumé à coups de bec par un coq – vaut pour avertissement de la fragilité de ces instants privilégiés. Trois intrus – un voisin mécontent, un amoureux éconduit et l’ex-amant de Gamhee – font, en effet, irruption à tour de rôle dans l’espace du récit, dont ils sont aussi vite rejetés. Leur présence querelleuse (pour les deux premiers) est néanmoins motif de dislocation de la paix apparente ; elle rompt le charme et apparaît comme l’expression d’une intranquillité qui semble poursuivre Gamhee au cours de ses visites et au cœur de la parenthèse offerte (imposée) à son couple. Un doute ? Un sentiment d’oppression ? Un remords ? Un mari abandonné ? Ou une douleur ancienne et mal cicatrisée resurgissant au contact de ses amies de jeunesse ?

Plaisir de la salle de cinéma

La troisième partie du film, et la rencontre inopinée avec son ancien amant (un cinéaste, comme double d’Hong Sangsoo), livrent la clé de cette série de visites en forme de bilan. Elle conduit également à un exercice de contrition du metteur en scène lui-même hanté par la crainte du vide et de l’usure, de la vanité et du verbiage médiatique. Gamhee est chargée d’en porter la critique. Les reproches longtemps contenus qu’elle adresse à son ex-compagnon ciblent en particulier son imposture, sa tyrannie exercée sur les plateaux de tournage et sa brutalité élargie à la gent masculine.

« La femme qui s’est enfuie » © Les Bookmakers / Capricci Films

Comme la plupart des films d’Hong Sangsoo, La femme qui s’est enfuie conduit à une réflexion sur les enjeux de l’acte créateur, ses exigences et ses limites. L’ultime volet du film, débuté dans une salle de cinéma où Gamhee assiste à la projection des images d’une plage en noir et blanc (extraites de Woman on the Beach, de Hong Sang-soo, 2006), s’achève au même endroit, la jeune femme revenue s’asseoir, après ses récriminations, devant les même images marines qui ont entretemps viré à la couleur. La salle de cinéma lui est un refuge, la projection un baume, une possibilité d’oubli et d’évasion à laquelle nous invite finalement par un bel effet de miroir La femme qui s’est enfuie.

Philippe Leclercq

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