“Fatima”, de Philippe Faucon

"Fatima", de Philippe FauconJournal d’une femme de l’ombre

En 2012, Philippe Faucon n’avait pas eu le succès escompté avec La Désintégration, alors qu’il y anticipait pourtant avec une redoutable clairvoyance la dérive d’un adolescent vers l’islamisme armé. Moins pessimiste, sa dernière création, Fatima, a toutes les chances de lui valoir un bouche à oreille plus enthousiaste.

Librement adapté d’un recueil poétique, Prière à la Lune, écrit en arabe littéraire par Fatima Elayoubi, cette œuvre cinématographique s’inscrit dans la veine des Héritiers ou de La Cour de Babel, films récents, sensibles et justes qui ont su toucher les spectateurs de l’Hexagone tout en les forçant à s’interroger sur la face cachée de la société française.

Phillipe Faucon, ici à la fois scénariste, adaptateur et dialoguiste, narre l’histoire de Fatima, jeune femme « d’origine… », comme on le dit pudiquement, s’exprimant mal en français, mise en demeure d’élever seule sa fille aînée, Nesrine, étudiante en première année de médecine, qui veut être la hauteur des sacrifices de sa Mère Courage, et Souad, la cadette, qui, à l’inverse, rejette la servilité de sa génitrice à l’égard de sa société d’adoption.

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La poésie du réel

Relayant en cela le désir profond de l’ancienne femme de ménage convertie à l’expression poétique, Philippe Faucon, cinéaste des vrais sujets et des justes causes (La Trahison, 2005), brosse le portrait d’une femme faussement aliénée, dont la liberté profonde s’exprime dans sa poésie intime vers deux ou trois heures du matin, dans ces rares moments où elle peut enfin renouer avec elle-même.

La comédienne Soria Zeroual, d’origine algérienne, donne corps et âme à cette héroïne de l’ombre, avec une vérité impressionnante.

Et le spectateur de découvrir l’intériorité de ce visage et, derrière lui, de ces visages dont il ne perçoit en général que l’expression superficielle, au fil de ses aventures quotidiennes, ou, si l’on préfère, de son parcours de combattante à elle ! La grande force du film tient sans doute à sa source singulière d’inspiration. En effet, Philippe Faucon ne se fonde pas sur un récit de vie classiquement linéaire, il recompose l’histoire d’une femme à partir de sa propre interprétation poétique du réel. Le film n’a donc pas une visée strictement naturaliste en dépit de la force documentaire du propos.

Il peut aussi être interprété comme une fable susceptible de pénétrer la conscience du spectateur, forcément partagé entre culpabilité, compassion et admiration.

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À qui profite le film ?

La projection du film au Ciné-Massy le 12 septembre, en présence de Fatima Elayoubi, a confirmé l’extraordinaire empathie dont bénéficie le personnage. Dans une société en proie à toutes les peurs propices aux revendications les plus nationalistes et raciales, le simple fait d’être confronté à l’une de « ces Fatima que l’on ne voit jamais » place le spectateur dans une situation tout aussi déroutante que rassurante.

Il ne peut ainsi être insensible à toutes les scènes où la difficulté de communication linguistique marginalise la mère (mention spéciale à la scène où Fatima participe à une réunion parents-professeurs sans rien comprendre des échanges entre les protagonistes).

Pour autant, une question se pose une fois passé le générique de fin. À qui est destiné ce film ? Au grand public, certes, qui lui rend bien son émotion par ses réactions spontanées et sincères. Mais qu’en est-il d’un public plus ciblé ? Celui des Fatima et des Souad ? Qu’en auraient-elles à dire ?

C’est, nous semble-t-il, le défi lancé à ce film essentiel, qui, comme Les Héritiers ou La Cour de Babel, doit entrer dans les cités, dans les établissements scolaires réputés difficiles, dans la mesure il constitue un vecteur décisif de réintégration.

On aurait ainsi le rêve que toutes les Fatima se lèvent comme une seule femme quand la lumière revient dans la salle obscure en prononçant ensemble un non choral et accentué, qui nous renverrait, nous autres gens de « race blanche », à notre hypocrisie, notre aveuglement et notre lâcheté.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

 

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