« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary », de Rémi Chayé

Prix Jean Renoir des lycéens en 2016 pour Tout en haut du monde (inscrit depuis lors au dispositif « Lycéens au cinéma »), le réalisateur français Rémi Chayé revient aujourd’hui avec un deuxième long-métrage d’animation, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, auréolé du Cristal du festival d’Annecy et de son Prix du public en 2020.

Des récompenses comme s’il en pleuvait… Force est de reconnaître que la beauté plastique de cette nouvelle œuvre justifie cette haie d’honneur.

Pont-Aven au Far West

Les premières images enchantent. Ce sont des tableaux. Des plans fixes au format scope sur des immensités herbeuses. L’azur parsemé de rotondités aquarellées de parme, les bleu-vert des hautes plaines pailletées d’or (l’arnica des montagnes), les plis du terrain coiffés d’un rai de lumière… De la couleur partout. Il y a là du Paul Sérusier (et son fameux Talisman, 1888), du Paul Gauguin, de l’Émile Bernard, la fine fleur de l’École de Pont-Aven. On croit même parfois distinguer les falaises du Finistère au détour d’un passage de canyon et les jupes des Bigoudènes dans les robes des épouses des paysans pionniers. Les reflets de lumière sur la surface des choses s’affranchissent des couleurs comme l’héroïne des lois patriarcales. Les aplats sans texture et l’expressivité de la palette dynamisent l’image, en accord avec la dramatisation parfaitement linéaire du récit qui débute dans les prairies du Wyoming. Et en pleine conquête de l’Ouest. En 1863 exactement.

« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » © Gebeka Films

Là, un convoi d’une quarantaine de chariots, conduit par le sévère Abraham (silhouette et traits proches de ceux de l’acteur John Carradine), s’avance vers l’inconnu et l’espoir d’une vie meilleure. Parmi les pionniers se trouvent Robert et ses trois enfants, Elijah, Lena et Martha Jane, respectivement trois, sept et onze ans. Quand le père se blesse et doit demeurer alité, c’est son aînée, Martha Jane, qui prend les rênes de la famille. En même temps qu’elle prodigue soins et conseils à son petit monde, la jeune fille doit résister au harcèlement d’une bande de garçons-vachers menée par Ethan, le perfide fils d’Abraham. Et, quand un vol est commis, les accusations se portent immédiatement sur Martha Jane, déjà fautive de s’être coupé les cheveux et de porter des pantalons. Afin de prouver son innocence, elle décide de rattraper le coupable, un prétendu lieutenant de cavalerie ayant momentanément servi de guide au convoi de migrants. Commence alors le premier épisode de la légende de Martha Jane, gamine opiniâtre pour les uns, « calamité » pour les autres, bientôt affublée du fameux surnom, « Calamity Jane ».

« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » © Gebeka Films

Sur la piste des géants

C’est l’esprit de liberté et le goût de l’aventure au service de la vérité qui animent les farouches et jeunes héroïnes du réalisateur Rémi Chayé. Comme la Sacha de Tout en haut du monde, grande « sœur » de Martha Jane, cette dernière s’arrache aux siens pour se trouver et mieux les retrouver, leur apporter au terme d’un long périple la preuve de son honnêteté et de sa loyauté à leur égard.

Le voyage de Martha Jane comporte un aller et un retour, à la fois parcours émancipateur et retour à la famille, connaissance de soi et reconnaissance des autres. Sa trajectoire prend la forme d’une initiation jalonnée de rencontres, d’obstacles, de passages et de motifs propres au genre du western. La nature y apparaît comme un désert immense et hostile, peuplé d’animaux féroces (ours, puma, serpent) et hérissé de vastes montagnes à traverser (les mythiques Rocheuses). La richesse de la bande-son (musique bluegrass comprise) en fait battre le cœur sauvage et la réalité aujourd’hui idéalisée. Sa mise en scène s’appuie sur le modèle hollywoodien ayant forgé la mythologie de la ruée vers l’Ouest, à l’image (ici citée) de La Piste des géants, de Raoul Walsh (1930), des films de cavalerie de John Ford, de Je suis un aventurier, d’Anthony Mann (1954) ou de Little Big Man, d’Arthur Penn (1970). Pour les mimiques et expressions d’humeur des personnages, les références iront davantage aux films d’animation japonais (Hayao Miyazaki).

« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » © Gebeka Films

Dépassement des frontières intérieures

La nature est ici envisagée à la fois comme une terre de migration, un territoire à conquérir (la carte géographique annonce son achèvement) et un champ d’épreuves offert à la conquête de soi (une exploration sans fin). Le mythe américain de la Frontière y est relu à la lueur enfantine du dessin animé et du passage de la jeune héroïne à l’âge adulte.

Calamity peut, par ailleurs, être vu comme une brève histoire du féminisme, de la lente émancipation d’une gamine face aux préjugés sexistes et aux lois conservatrices qui ordonnent la société patriarcale à laquelle son enfance est déjà soumise.

Comme toutes les filles, Martha est prédestinée aux tâches ménagères, cantonnée par avance au seul périmètre de la domesticité, que les hommes lui assignent. La scène du glanage de petit bois pour allumer le feu (et préparer le repas !) est, à cet égard, significative : elle est la seule de son groupe à dépasser ses craintes et les limites qu’on lui impose.

Comme toutes les filles encore, Martha Jane porte jupe et camisole, des vêtements qui l’embarrassent et entravent ses mouvements. Ses longs cheveux la gênent dans son corps-à- corps avec Ethan. Pour ne pas voir ses capacités physiques diminuées et être libre de ses mouvements, elle troque sa jupe contre des pantalons, plus adaptés au travail à cheval, et coupe sa chevelure, premier pas vers l’âge adulte et l’affranchissement des codes féminins perçus comme un obstacle.

« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » © Gebeka Films

Modèle pour tous

Dans sa course pour rattraper le coupable du larcin, l’intrépide Martha Jane fait la rencontre de Jonas, un astucieux orphelin noir, auquel elle va se retrouver enchaînée (soumise ainsi à l’expérience de l’esclavage) après avoir escroqué des trappeurs. Son travestissement masculin instaure d’emblée un rapport d’égalité entre elle et le garçon. Heureuse de l’importance et du rôle que son apparence lui confère, elle n’hésite pas dès lors à se présenter sous le nom de Markus, faisant de sa nouvelle identité l’outil d’une autorité, le moyen à la fois de duper la société des hommes et de révéler les préjugés sexistes.

Par un bel effet de retournement scénaristique, le motif du costume est également employé pour dénoncer l’imposture des hommes, notamment quand on apprend que Samson, le (mal-nommé) voleur recherché, était le blanchisseur de la troupe de soldats, attiré par le prestige que procure l’uniforme, dont il possède un riche échantillonnage. Lui, mais aussi son colonel de régiment, Abraham et son fils Ethan, Carson (l’homme d’affaires), sont des individus prétentieux, détenteurs de faux pouvoirs, manipulateurs ou usurpateurs d’une puissance virile derrière laquelle ils se réfugient. Même Jonas, dans une moindre mesure, est un tricheur (un menteur et un voleur). Martha Jane les confond l’un après l’autre et, face à eux, conquiert peu à peu son identité de femme libre. Prototype de son espèce, elle fait l’admiration de tous à son retour parmi les siens et demeure, depuis, un modèle d’émancipation féminine.

Philippe Leclercq

Voir sur ce site :

« Tout en haut du monde », de Rémi Chayé, au firmament du cinéma d’animation, par Antony Soron.

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