Balzac inspirateur du cinéma muet

« L'Auberge rouge », de Jean Epstein

« L’Auberge rouge », de Jean Epstein (1923) © Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé présente, pour les vacances de fin d’année et bien au-delà, un cycle romanesque qui intéressera tous les publics. Adoptés d’emblée par le cinéma, Victor Hugo, George Sand, Émile Zola et surtout Honoré de Balzac lui ont fourni un grand nombre de scénarios comportant tous les ingrédients du succès : événements, émotions et personnages attachants.

Les cinéastes européens et américains tirent parti de leur notoriété et trouvent dans ces romans classiques le moyen de conférer au divertissement populaire des premiers temps la dignité de Septième Art, décrétée par Ricciotto Canudo [1].

Synthèse de tous les arts, ceux de l’espace et ceux du temps, il procure en effet à son public « l’oubli esthétique, c’est-à-dire la jouissance d’une vie supérieure à la vie, d’une personnalité multiple que chacun peut se donner en dehors et au-dessus de sa propre personnalité » (p. 9).

Car le film se veut d’emblée le successeur des épopées antiques, du théâtre shakespearien et du grand roman populaire du XIXe siècle, français, russe ou anglo-saxon; les réalisateurs y puisent largement leurs scénarios. En France, Alexandre Dumas, Eugène Sue ou Balzac se sont imposés au public par la parution de leurs romans en feuilletons ; le cinéma va s’imposer par les mêmes thèmes romanesques.

SCAGL

Le siège de la SCAGL et à l’arrière-plan le « théâtre de prise de vues » dans l’enceinte de l’usine Pathé de Vincennes (1909) © F. Sauteron

Chez Pathé, la fondation de la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres (SCAGL), en 1908, marque symboliquement cette filiation entre roman et cinéma. Albert Capellani adapte le répertoire à un rythme accéléré – Hugo, Zola, Daudet, Balzac. Un groupe de metteurs en scène se forme autour de lui, Ferdinand Zecca, Henri Andréani, Camille de Morlhon. Puis, c’est Gaumont qui occupe le devant de la scène, grâce à Louis Feuillade. Curieusement, l’ambition de ces cinéastes rejoint celle de Balzac. Alignant ses titres sur ceux des différentes sections de La Comédie humaine, la Vitagraph annonce des Scènes de la vie réelle et Feuillade lance une série intitulée La Vie telle qu’elle est. Le roman de mœurs réaliste semble décidément le modèle par excellence.

La Comédie humaine a été un véritable filon pour le cinéma, qui, dès ses débuts, l’adapte à tour de bras, au même titre que la Bible. Comme celui des premiers temps, le cinéma des années 20 se nourrit abondamment d’œuvres littéraires. Certains réalisateurs comme Jacques de Baroncelli ou Gaston Roudès déclarent même que l’une des fonctions du cinéma est la promotion auprès du grand public de la littérature consacrée par l’université. Car dans une société alphabétisée à 95 %, les grands auteurs constituent une culture littéraire commune qui offre un plaisir de contrôle.

« The Conquering Power »

« The Conquering Power », de Rex Ingram (1921) avec Rudolph Valentino

Mais les cinéastes sont un peu effrayés par Balzac : « Il y a là-dedans des choses qui sont au-dessus de moi, j’ai peur de ne pas être à la hauteur », confie l’un d’eux en 1923 à Montchanin, chroniqueur de la revue Mon ciné, qui déplore que les Américains aient adapté Eugénie Grandet (The Conquering Power, Rex Ingram, 1921) ou La Duchesse de Langeais  (The Eternal Flame, Franck Lloyd, 1921) et les Italiens Le Colonel Chabert (Carmine Gallone, 1921) et se réjouit d’avoir vu au moins en France Le Père Goriot  de Baroncelli (1921), puis annonce la fin du tournage de L’Auberge rouge par Jean Epstein et la sortie prochaine du Ferragus  de Gaston Ravel.

Trois genres sont privilégiés : les mélodrames, les grands romans réalistes et les Études philosophiques.

Mélodramatiques à souhait, les adaptations de la trilogie Histoire des Treize sont légion. On en compte six de Ferragus entre 1910 et 1923, deux en France, André Calmettes et Henri Andréani, trois en Italie, Carmine Gallone, Enrico Vidali et Mario Guaita Ausonia et une en Allemagne, celle d’H. Fredall. Celle de Gaston Ravel été un événement en 1923, avec Elmire Vautier, Stewart Rome, Lucien Dalsace et René Navarre, à la fois producteur et acteur, dont c’est, avec Vidocq, la première réapparition depuis Fantômas.

« Liebe », de Paul Czinner

« Liebe »,  de Paul Czinner (1927) © DR

L’aspect à la fois tragique et mélodramatique de La Duchesse de Langeais en particulier a suscité beaucoup d’adaptations : Madame de Langeais d’André Calmettes (1910), comédien, directeur et réalisateur de la société Le Film d’Art, film très bref qui se limite à deux personnages : la duchesse (Germaine Dermoz) et le général que joue André Calmettes lui-même ; Liebe de Paul Czinner (1927), avec la grande Elizabeth Bergner, dont la brillante mise en scène théâtrale s’inspire de l’école de Max Reinhardt.

Enfin trois adaptations de La Grande Bretèche parues en 1909 : en Italie Spergiura! réalisé par Luigi Maggi, interprété par Mary Cléo Tarlarini, Luigi Bonnelli et l’un des grands séducteurs du moment, Alberto Capozzi ; en France, La Grande Bretèche d’André Calmettes, avec Véra Sergine et André Calmettes ; aux États-Unis The Sealed Room de D. W. Griffith, drame en costumes très théâtralisé.

Parmi les grands romans réalistes, on appréciera La Cousine Bette de Max de Rieux (1922), deux Eugénie Grandet : celle d’Émile Chautard et Armand Numès (1910) et The Conquering Power de Rex Ingram (1921) avec Rudolph Valentino en playboy avec voiture décapotable, et enfin deux versions du Père Goriot : celle de Jacques de Baroncelli (1921) et celle d’E. Mason Hopper intitulée Paris at Midnight (1920), avec Lionel Barrymore en Vautrin.

Mais les Études philosophiques sont aussi très adaptées en raison de leur côté fantastique et expressionniste avant la lettre. Très intéressé par l’histoire des religions, Léon Poirier transpose en 1920 l’intrigue de La Peau de chagrin à l’époque contemporaine sous le titre Narayana. Alors que le jeune Jacques Hébert noie sa mélancolie dans la débauche, un mystérieux jeune Indien, Sari-Yama, lui apporte une statuette de Narayana, le dieu du Bonheur, qui, selon un papier roulé dans le socle – équivalent du talisman écrit – pourra exaucer cinq souhaits, puis il mourra…

Dans son adaptation de L’Auberge rouge (1923), nouvelle policière sur le pouvoir destructeur de la pensée qui inaugure le genre et le porte à un haut degré de sophistication, Jean Epstein, à l’instar du romancier lui-même, implique le spectateur dans la découverte de l’identité de l’assassin du riche voyageur par des gros plans sur les visages de Prosper et de Taillefer. On voit l’impact exceptionnel de Balzac sur le septième art depuis ses débuts jusqu’à nos jours, où Xavier Giannoli est en train d’adapter Illusions perdues.

« Notre-Dame de Paris », de Wallace Worsley

« Notre-Dame de Paris », de Wallace Worsley (1923) © DR

Grand adaptateur dès 1905, Albert Capellani, à qui est consacré un programme spécial, a adapté entre autres Notre-Dame de Paris sous le titre La fille du sonneur (1906), L’Assommoir de Zola (1909), Quatre-vingt treize de Hugo (1921) et des contes pour enfants comme Cendrillon, Aladdin, La Belle au bois dormant ou Le Petit Poucet. Si on ajoute à cette riche rétrospective la rare version des Misérables d’Henri Fescourt (1925) et celle de Notre-Dame de Paris, de Wallace Worsley avec Lon Chaney (1923), autant de passionnantes adaptations qui vont permettre de finir l’année 2019 et commencer 2020 de passionnante façon !

Anne-Marie Baron

 

[1] L’expression « septième art » a été inventée par Ricciotto Canudo. Il publie à Paris le 25 octobre 1911 La Naissance du sixième art. Essai sur le cinématographe (dont une première version avait paru en Italie sous le titre « Trionfo del Cinematografo », Nuovo giornale, Florence, 25 novembre 1908). Ce texte est introduit dans Le Manifeste des sept arts, paru le 25 janvier 1923 dans le n° 2 de sa revue mensuelle, la Gazette des sept arts, qui consacre l’expression septième art. De façon significative, Canudo en a donné lecture à l’École des Hautes Études, le lendemain de sa première publication, pour présenter L’Enfer, adaptation cinématographique de la Divine Comédie de Dante réalisée en 1911 par Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Giuseppe de Liguoro d’après les illustrations de Gustave Doré.

• Voir « Balzac à l’écran, « CinémAction » n° 173, dirigé par Anne-Marie Baron, Charles Corlet, décembre 2019.

• Le site de la Fondation Jérôme-Seydoux-Pathé.

Le nouveau cycle de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, De la page à l’écran, les adaptations de la littérature du XIXe siècle, se déroulera du 21 décembre 2019 au 21 janvier 2020.

• Toutes les études consacrées à Balzac dans « l’École des lettres ».

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