« Alice et le Maire », de Nicolas Pariser, un conte social et politique

« Alice et le Maire », de Nicolas PariserIl n’est guère de cinématographie plus difficile, plus risquée, plus insaisissable que le film politique. S’interroger sur la manière dont la politique se pratique au quotidien et dans le secret du pouvoir, tenter d’en saisir les codes et les usages, c’est s’attaquer à une matière ingrate, peu cinégénique, dont la vraisemblance passe par un mécanisme d’idées que seul le temps long autorise.

Le cinéma hexagonal s’est souvent montré à cet égard peu convaincant, peu enclin à croire aux possibilités de ses propres représentations. Trop démonstratif, naïf ou simpliste à force d’artifices et de raccourcis. Caricatural, ou lesté de pesantes intentions ou de messages grandiloquents, qui amusent ou navrent à défaut d’emporter les suffrages.

Mais quelle joie s’empare parfois du critique à se voir si brillamment contredit. Évitant tous les écueils du genre, et comme son honorable devancier, L’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller en 2011, Alice et le Maire de Nicolas Pariser pourrait prétendre au titre de parfait contre-exemple.

Fabrice Luchini dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Fabrice Luchini dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Trouver des idées

Le deuxième long-métrage de son auteur (après Le Grand Jeu en 2015) se penche sur le cas du maire socialiste de Lyon, Paul Théraneau (Fabrice Luchini, très juste et mesuré (!) dans son rôle d’édile usé par trente années de mandat). L’homme va mal. Lui qui, naguère avait le cerveau sans cesse en effervescence, n’a plus d’idées. Plus rien, le vide, panne sèche. Sa proche équipe a donc fait appel à une jeune normalienne, versée en philosophie, Alice Heimann (Anaïs Demoustier, stupéfiante de naturel) pour lui redonner le goût de penser, et de poursuivre son œuvre (carrière ?) politique.

Trouver et mettre des idées au service du bien commun et de la chose publique. Des petites notes de lecture qu’elle commence par lui rédiger aux brefs propos glissés dans les interstices d’un emploi du temps surchargé, une relation se noue de loin en loin entre Alice et son patron. Le regard neuf de la jeune femme ravive l’esprit du vieux routier de la politique, qui se sent retrouver une jeunesse au point de vouloir bientôt s’emparer de son propre parti et tenter la course à la présidentielle.

Antoine Reinartz et Anaïs Demoustier dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Antoine Reinartz et Anaïs Demoustier dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Toute ressemblance avec des personnes…

Le titre du film de Nicolas Pariser annonce le conte politique et social. Une fable avec un beau décor, cousu des ors de la République, dans laquelle nous entrons à la suite d’Alice, page blanche sur le programme de la mairie socialiste dans laquelle elle pénètre à l’orée du récit. Sa naissance à l’écran est aussi celle de sa seconde vie professionnelle (après une brève existence dans l’enseignement). Sa traversée de la grande salle des Fêtes est son passage de l’autre côté du miroir, ouvrant l’espace de la mise en scène à la fiction.

Alice en assurera le point de vue ; elle en sera le témoin, novice et suffisamment distancié, pour en prendre efficacement en charge la plaisante parodie. D’abord édifiée par une proche amie du fonctionnement des lieux, Alice est ensuite prise en main par Isabelle Leinsdorf, la directrice de cabinet du maire (Léonie Simaga, plus vraie que nature), une féline aux ordres aveugles du vieux « mâle » politique en mal d’inspiration.

Alice doit donc inventer des idées pour donner du sens, orienter la pensée du maire et lui redonner à être – lui rendre sa raison d’être. Le personnage politique, qui n’en peut mais, s’ennuie, l’œil éteint dans la salle du conseil municipal qu’il préside avec peine. Cependant, l’homme a du métier, et sait se montrer « à la hauteur », le verbe en écharpe quand il s’agit de discourir devant des assemblées d’anciens combattants ou des commerçants de la ville.

Nora Hamzawiet et Anaïs Demoustier dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Nora Hamzawiet et Anaïs Demoustier dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Cinéma parlant

Alice est installée dans des fonctions aux contours si flous qu’elles permettent au film de ratisser large, et de dresser l’état des lieux d’un ouvrage d’art politique en péril. Ainsi donc, pour masquer l’impéritie de son énième mandature, le maire brandit son hénaurme projet « Lyon 2500 » qui, à l’image de la fumeuse « action parallèle » de L’Homme sans qualités de Robert Musil (1930-1932), n’est qu’une usine à gaz qu’un certain Patrick Brac, parangon du « conseiller en stratégie opportune » (ça existe), incontournable des politiques de la ville, entend mettre en œuvre. À l’heure mauvaise des cuistres et des communicants hors de prix, on brasse partout beaucoup de vent et de vide. Le contraire nous aurait étonnés !

Mais pire, nous dit le réalisateur Nicolas Pariser, l’hôtel de ville est à l’espace de la mise en scène de son film ce que « Lyon 2500 » est au cerveau du maire : un immense et beau trompe-l’œil, un espace bien conçu où l’agitation tient lieu d’action, et où chacun est un courant d’air en quête de souffle. Cette petite comédie des prétentions nous évoque L’Arbre, le Maire et la Médiathèque d’Éric Rohmer (1993) qui, sur un autre registre, délivrait sa leçon d’éducation civique et morale dont Alice et son maire forment ici l’axe central.

La distance, voire le désintérêt d’Alice pour la sphère politique, aimante la curiosité de celui qu’elle est chargée de distraire de sa lassitude. D’abord hors du champ de ses préoccupations, celui-ci ne la voit pas. Littéralement. Elle est à ses yeux longtemps transparente. La rencontre peine à s’effectuer. Une note piquante sur la modestie qu’elle lui rédige finit par nouer le lien, provoque une légère secousse et électrise l’œil et la pensée du bonhomme. Qui d’un revers narcissique se sent soudain pris d’hubris, conduisant à un croustillant morceau de bravoure à l’égard des reniements d’hier et d’aujourd’hui… C’est alors un grand moment de cinéma politique où la parole et les mots circulent dans un long plan-séquence comme espace d’un temps suspendu autour de la construction d’une belle utopie.

Léonie Simaga et Anaïs Demoustier dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Léonie Simaga et Anaïs Demoustier dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Douloureux monde

Les personnages secondaires qui gravitent à la périphérie du récit sont les rouages grinçants de la petite fabrique du monde désenchanté d’Alice. Il y a le couple Delphine et Daniel. Elle, fille de la grande bourgeoisie locale et écorchée vive, malade du grand désastre écologique qui s’annonce ; lui, grand pleureur des rêves d’une certaine gauche disparue. Tous assistent impuissants à leur propre désillusion. Mélinda, la copine d’Alice, en spectatrice amusée du théâtre des vanités ; Sophie, l’ex-camarade de classe surdiplômée, en commentatrice affligée de sa propre vacuité.

Les clés du monde d’Alice et le Maire sont livrées aux forts et aux fats de haute-technicité. Soumis au diktat des comptes publics, ce monde semble seul soucieux d’une efficacité qui oublie le lien. Et qui fait de l’humain une forme subsidiaire de l’existence. C’est le sens de la scène de la jeune délégation de normaliens, venus en quête de solidarité au nom d’un groupe de gens mal-logés et oubliés des services de la mairie.

Fabrice Luchini dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Fabrice Luchini dans « Alice et le Maire », de Nicolas Pariser © Bac Films

Ce monde-là, nous dit Nicolas Pariser, ne pense pas ou plus, ou si peu, ou mal, et n’agit que par automatisme à l’image du vieux locataire de l’hôtel de ville de Lyon. À l’appui de Marc Bloch, comme modèle de sa démonstration, le réalisateur prédit que « ce » monde ne pourra nier longtemps la défaite de sa pensée, et la démission de ses élites. Sans catastrophisme, il nous enjoint au sursaut, au refus, et à l’engagement avant qu’il ne soit (vraiment) trop tard.

À Paul Théraneau qui, à la fin s’est remis à la lecture, Alice offre Bartleby d’Herman Melville comme un ultime appel silencieux au devoir de résistance face aux deux grandes menaces du moment : la finance, comme dirait l’autre, et le repli. Alice est donc une passeuse ; elle nous offre de traverser le miroir des illusions. Elle indique le chemin à parcourir, les limites à franchir à nouveau pour (nous) remettre les idées en place, dans le bon sens, au cœur de la cité et de la vie des hommes.

Philippe Leclercq

 

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