Un microcosme français : « 209 rue Saint-Maur Paris Xe, autobiographie d’un immeuble », de Ruth Zylberman

« 209 rue Saint-Maur Paris Xe autobiographie d’un immeuble », de Ruth ZylbermanGlaner, gratter, creuser : ces verbes sont ceux qu’Agnès Varda ou Perec employaient, dans leurs films tel Mur murs ou des livres comme Espèces d’espaces. Ces actions à la fois banales et minutieuses, Ruth Zylberman les mène pour tracer l’autobiographie d’un immeuble, dans un quartier chargé d’Histoire, à Paris.

Ce 209 rue Saint-Maur a tout vu, de 1848 à 2020 et surtout en 1870, 1942 et 2015. Comme l’écrit l’auteure, au sujet d’un funeste soir de novembre, « Dans ces topographies superposées se jouait la façon dont la violence et la destruction viennent s’imposer au cœur des plus intimes chemins. »

La violence, c’est surtout celle d’un 16 juillet, qui forme le cœur du livre, comme du documentaire que l’on a pu voir sur Arte. Ruth Zylberman ayant trouvé son « Amérique », cet immeuble du 10e arrondissement dans un quartier populaire, elle enquête sur les habitants qui y ont vécu. Une liste d’enfants juifs déportés lui sert de point de départ. Elle connaît la sinistre fin, après Drancy. Elle s’interroge sur la vie et la survie. Certains des locataires du 209 ont échappé au pire, cachés ou enfuis. Comment Mme Massacré ou les Dinanceau les ont-ils aidés ? Quelle vie a été celle de ces orphelins, pour la plupart, ces rescapés du vide et de la peur ? Et qui étaient ces Justes qu’on aurait pu prendre pour des Français accablés par l’Occupation, indifférents voire hostiles ?

Si le film est centré sur ces enfants de juillet 1942, le livre embrasse une période plus longue et emprunte aux écrits d’Éric Hazan, fait référence à Proust et Walter Benjamin de très belle façon, et chemine entre l’enquête historique et le récit personnel. Ruth Zylberman tient Paris pour sa « terre natale », son « petit pays » et ce qu’elle raconte des enfants, des vagues d’immigrés qui ont traversé la cour et les étages de ces quatre « escaliers », elle l’a intimement connu, dans le quartier de Montmartre. Le récit est riche d’une dimension romanesque qui manque terriblement en ce moment, à l’heure des confessions, des révélations et d’un présent figé dans son jus saumâtre. Ce que raconte Thérèse, la petite Anne Frank du 209, Charles et son « fatras », Bernard, dont l’horloge réveille un Temps enfoui, ou le fils d’Etla P. ignorant tout de ses origines et les découvrant soixante-dix ans après, a une intensité qui ne peut laisser insensible. Et ces histoires, comme les contes, ont une portée universelle.

Dans ce même immeuble ont vécu des protagonistes de faits-divers, des révolutionnaires et Communards, et aujourd’hui, comme dans un passé récent, des « gens d’ici venus d’ailleurs », pour reprendre la belle formule de Gérard Noiriel. Au fond, la France en microcosme.

Nous avons rencontré l’auteure pour quelques questions sur ce livre singulier.

Norbert Czarny. – Quel lien établissez-vous entre le livre et le film ?

Ruth Zylberman . – Le livre est naturellement une prolongation du film mais il explore quelque chose d’essentiel pour moi et dont il était très difficile de rendre compte dans le film avant tout centré sur la période de l’Occupation : le mélange des strates temporelles qui se déposent, comme des strates géologiques, sur la pierre des immeubles parisiens. Ce fantasme que j’avais de prendre un point minuscule, en l’occurrence cette adresse choisie au hasard, le 209 rue Saint-Maur dans le Xe arrondissement de Paris, et d’en narrer l’épopée, toute aussi minuscule, depuis la toute première pierre posée au milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, n’était possible que par le moyen de l’écriture. Par ailleurs, le livre me permet également de retracer les coulisses de l’enquête exposées dans le film et qui concerne la vie de cet immeuble pendant l’Occupation, de l’étoffer et d’en proposer peut-être un point de vue plus réflexif enrichi par quelques éléments de ma propre histoire familiale qui sont comme les « rosebuds » de mon obsession parisienne.

Ce livre n’appartient pas à un genre défini : les libraires (et sans doute les bibliothécaires) le classent en Histoire. Mais c’est aussi un récit personnel, comme « Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus », d’Ivan Jablonka, ou certains livres qu’on désigne comme ego-histoire. Comment le caractériseriez-vous ?

Je ne le caractériserais pas ! En dehors des classements de librairie, la notion de genre littéraire ne me semble pas cruciale, ou plutôt j’aime les genres hybrides, impurs et j’avais bien conscience en écrivant ce livre qu’il était à la confluence de plusieurs démarches : historique, documentaire, romanesque, autobiographique – le seul lien entre elles était l’immeuble lui-même et l’intensité de mon désir à percer son mystère, celui de tout immeuble : la permanence des pierres qui abritent et dissimulent l’impermanence de tant de vies.

Dès lors qu’on aborde la période de l’Occupation, le manichéisme est le risque. Mais aussi le fameux « devoir de mémoire ». Comment avez-vous évité ces deux écueils, très différents l’un de l’autre ?

L’injonction au « devoir de mémoire » et le manichéisme souvent afférent aux représentations concernant l’Occupation me semblent relever d’un même travers – des discours stéréotypés et superficiels se contentant de « chromos », d’« images passe-partout » qui se répètent et se reproduisent sans véritable travail ou effort de la sensibilité. Je tiens à dire que la vigueur et la fécondité du travail de nombreux historiens (je pense aux travaux de Claire Zalc, de Laurent Joly pour ne pas parler de l’œuvre monumentale de Serge Klarsfeld) fournit d’excellentes antidotes à ce que je pourrais qualifier de « mémoire mécanique ».

La micro-histoire est par exemple un excellent moyen de tracer et de penser des trajectoires fines, complexes qui échappent à tout manichéisme. Mais l’art, que ce soit le cinéma ou la littérature, peuvent aussi participer à une tentative de ressaisie sensible où s’explorent ce qui constitue le cœur de notre condition humaine, y compris sous l’Occupation, avec son lot d’incertitudes, d’ambivalences ce qui n’exclut pas, évidemment, des exemples lumineux de dignité et de courage. Au 209, comme partout ailleurs en France, l’Occupation a été vécue selon tout un spectre de comportements et d’affects dont j’ai tenté de recréer la gamme.

Le fait de « voir » semble fondamental. Vous l’évoquez à propos de monsieur Dinanceau, emmenant sa fille à Drancy, et la dernière page parle de vous, devant le carreau de la fenêtre. Et puis vous citez Verne (et Perec) : « Regarde de tous tes yeux, regarde ! » Pouvez-vous en dire plus ? Et dire, par exemple, quel rôle les photos jouent dans le livre ?

Le livre est traversé, guidé même par cette question du regard. Que regarde-t-on, que voit-on autour de soi ? Pousser ce regard au-delà de l’habitude, des apparences… regarder le dissimulé, le marginal dans le présent mais aussi le passé c’est échapper au « tout image » dont on nous abreuve, c’est entrevoir, apercevoir des perspectives, des profondeurs de champ qui échappent à ce qui est habituellement mis en lumière. Ce regard-là est probablement ce qui fonde le travail du cinéaste ou de l’écrivain (ne dit-on pas de certains poètes qu’ils sont des « voyants ») mais il peut être aussi celui de n’importe qui regardant « pour de vrai » ce qui se passe autour de lui : par exemple « voir » qu’on arrête des voisins et entrouvrir une porte, « voir » la détresse…

Par ailleurs, je me suis rendue compte en écrivant que le livre dessinait un mouvement du regard : mon regard déambulant qui regarde tous ces immeubles en essayant d’imaginer ce qu’il se passe derrière les fenêtres – imaginer des regards derrière les fenêtres des façades puis, progressivement, au fur et mesure que je rentre dans l’immeuble, que je pénètre dans les appartements sur les traces de ses occupants actuels et anciens, comprendre que ce je peux peut-être saisir de plus matériel, de plus réel, c’est précisément le cadre -celui d’une fenêtre par exemple- par lequel tous ces regards ont vu le monde qui s’offrait à eux – un monde de toit, de rue, de bout de cour ou de ciel. Et mon livre c’est peut-être ça, raconter cette succession de regards.

Photo extraite du film documentaire « Les enfants du 209 rue Saint-Maur Paris Xe » © Arte

Vous êtes documentariste, vous êtes pour partie historienne, mais aussi romancière. Or la multitude de récits souvent entrelacés qui forment ce livre s’apparente à du roman. Avez-vous éprouvé la tentation de ce genre, quitte, comme Patrick Deville, à écrire du roman sans fiction ?

Encore une fois, je ne me sens pas enfermée dans des questions de genre ou de catégorie. Je regarde et que ce soit comme documentariste, historienne ou romancière, cela importe peu sinon dans la manière dont je pourrai rendre compte de ce regard. Toute ma pratique documentaire m’indique que le réel peut-être l’objet d’une narration « comme dans un roman » : je regarde, à l’intérieur de moi, à l’extérieur de moi, et je raconte voilà tout.

 Votre livre est l’autobiographie d’un immeuble parisien. C’est inévitablement un regard sur le Paris d’aujourd’hui, plus si populaire que sous la Commune ou dans les années trente. On sent une certaine distance face à la « gentrification ». Est-ce toujours votre « petit pays », votre « armure » ?

Générations après générations, les Parisiens ont eu le sentiment que la ville leur échappait, qu’elle se transformait… pour le pire. « La forme des villes etc. ».

La ville bouge : c’est bien normal, c’est un organisme vivant. Alors oui, parfois je me sens un peu étrangère dans des rues envahies par des boutiques vendant des produits hallucinants et hors de prix ; oui, Paris s’est uniformisée socialement et je respire un peu quand je marche à ses marges mais je l’accepte, je joue le jeu de Paris qui vous renvoie irrémédiablement au temps qui a passé pour vous-même. Accepter la matérialisation en soi du temps qui passe et dont Paris est aussi un miroir c’est peut-être ça être cette « paysanne de Paris » que je serai toujours…

Propos recueillis par Norbert Czarny

 

• « 209 rue Saint-Maur Paris Xe autobiographie d’un immeuble », de Ruth Zylberman, Le Seuil, 2019, 448 p.

• « Les enfants du 209 rue Saint-Maur Paris Xe », DVD Arte et VOD.

 

 

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