« Augustine », d’Alice Winocour

Pour son premier long métrage, Alice Winocour, élève de la Fémis, a choisi la reconstitution historique, ce qui est risqué. Mais le sujet qu’elle traite est particulièrement intéressant, l’hystérie d’une jeune employée de maison soignée en 1885 à la Salpêtrière par le professeur Charcot.

Augustine a des crises spectaculaires ; elle tombe à terre et se raidit toute entière, son œil droit est fermé sans raison, une moitié de son corps est insensible, puis sa main est recroquevillée. Elle est la plus parfaite illustration de cette hystérie observée par Charcot sur des quantités d’autres femmes dans le même hôpital.

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À la naissance de la médecine psychosomatique

Il pressent le caractère psychosomatique de cette nouvelle maladie sans lésion corporelle, dont les symptômes effrayants torturent les femmes du XIXe siècle, encore si dépendantes des conventions et des convenances de leur milieu. Sa propre épouse  – Chiara Mastroianni – est un exemple frappant de conformisme, avec ce corset symbolique qu’elle porte, la raideur de son maintien et la froideur de ses manières.

On comprend que le médecin tombe amoureux de cette jeune fille de dix-neuf ans qui s’exhibe sans pudeur et manifeste un désir sensuel ravageur.

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Une mise en scène éblouissante

La mise en scène est éblouissante. Refusant toute explication didactique, la cinéaste laisse le spectateur décoder, comme Charcot lui-même, le sens des messages émis par ce corps frémissant. Traumatisme dû à la vue insupportable d’animaux tués – crabes ébouillantés, poule décapitée – qui arrête même le processus menstruel ? Frustration sexuelle impossible à exprimer autrement ?

Le corps, manipulé par les médecins comme un objet, devient le théâtre de l’intériorité refoulée. L’indignation nous saisit devant l’utilisation de ces femmes comme bêtes de foire qu’on montre à des savants ébahis. Leur révolte, exprimée par des troubles fonctionnels ou des crises émotionnelles, devient la nôtre. Et la photo est si belle que l’on reconnaît dans leurs postures un Toulouse-Lautrec ou un Renoir, tandis que le clair-obscur évoque le Caravage.

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À voir absolument

Une pareille maîtrise de l’esthétique pourrait nuire à la vérité des personnages, mais il n’en est rien. Vincent Lindon incarne Charcot avec une puissance et une retenue parfaites, ébranlées par le charme de la jeune fille à qui Soko – de son vrai nom Stéphanie Sokolinski, chanteuse de I’ll kill her et auteur de l’album, I thought I was an alien – prête son physique étrange et son jeu étonnant.

Jocelyn Pook, qui a écrit la musique de Eyes wide shut, de Stanley Kubrik, crée ici une partition obsédante, en particulier à la fin du film, où les cordes emprisonnent les personnages dans une passion dévorante. Ce film passionnant et d’une grande beauté plastique est à voir absolument.

Anne-Marie-Baron

 

 

“Hystérique, madame, voilà le grand mot du jour. Êtes-vous amoureuse ? Vous êtes une hystérique. Êtes-vous indifférente aux passions qui remuent vos semblables ? Vous êtes une hystérique, mais une hystérique chaste. Trompez-vous votre mari ? Vous êtes une hystérique, mais une hystérique sensuelle. Vous volez des coupons de soie dans un magasin ? Hystérique. Vous mentez à tout propos ? Hystérique ! (Le mensonge est même le signe caractéristique de l’hystérie.) Vous êtes gourmande ? Hystérique ! Vous êtes nerveuse ? Hystérique ! Vous êtes ceci, vous êtes cela, vous êtes enfin ce que sont toutes les femmes depuis le commencement du monde ? Hystérique ! Hystérique, vous dis-je. Nous sommes tous des hystériques, depuis que le docteur Charcot, ce grand prêtre de l’hystérie, cet éleveur d’hystériques en chambre, entretient à grands frais dans son établissement modèle de la Salpêtrière un peuple de femmes nerveuses auxquelles il inocule la folie, et dont il fait, en peu de temps, des démoniaques.”

Maupassant, « Une femme », “Gil Blas”, 16 août 1882.

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