Art Spiegelman, “Metamaus”

En 1992, Maus était consacré par le Prix Pulitzer. L’œuvre à laquelle Art Spiegelman a longtemps travaillé recevait la distinction américaine pour les plus grandes œuvres, comme celles de William Faulkner, Saul Bellow ou Toni Morrison.

Le dessinateur revient aujourd’hui sur cette bande dessinée exceptionnelle avec Metamaus, réflexion qu’il souhaite définitive.

Metamaus rassemble tous les documents concernant la bande dessinée que l’on a lue en France en 1987 puis 1992…

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Un remarquable outil de recherche

Outre les entretiens avec Hillary Chute à qui il a montré toutes ses archives, Spiegelman présente l’arbre généalogique et l’histoire de sa famille, la transcription des entretiens avec son père et avec les amies de sa mère Anja, qui s’est donné la mort en 1968, et de très nombreux dessins inédits, esquisses et brouillons. Un DVD rassemble les deux tomes de Maus, des ébauches, et donne à entendre la voix et l’accent de Vladek, père d’Art et véritable héros du livre. Metamaus est donc un outil de recherche et d’analyse pour  quiconque voudrait étudier cette œuvre.

Mais ce n’est pas qu’un ouvrage pour spécialistes. Lesquels apprécieront de relire la troisième partie de l’entretien avec les planches ou les vignettes évoquées sous les yeux pour voir quel travail de mise en scène a mené Spiegelman. Celui-ci ne l’est pas tant avec l’objectif d’être « efficace », à la manière hollywoodienne ; il a le souci de la justesse et de l’éthique.

Quand on montre les camps, le « travelling est une question de morale », disait Rivette après avoir vu Kapo. Le mot n’a rien perdu de sa valeur ; la Shoah – plus que d’autres sujets, a permis à certaines et certains d’user et d’abuser de la scène un peu longue du mouvement de caméra ou du gros plan qui susciteront l’émotion facile et le pathos. Aux spectateurs qui refusaient ce chantage on lançait les pires accusations. Or jouer sur l’émotion est précisément ce que refuse Spiegelman, et ce, dès l’origine de son travail.

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L’élaboration de “Maus”

La première partie de l’entretien revient sur l’élaboration de Maus et les choix qu’il a fallu faire. C’est la plus passionnante de tout le livre. Art Spiegelman est fils de survivant. Ce n’est pas innocent ni évident. Dans son enfance, au seuil des années soixante, le mot Shoah est absent du dictionnaire. Ce que l’événement évoque est minoré ou occulté. Dans un énorme livre sur la guerre, écrit par Churchill, l’enfant ne lit qu’une fois le mot Juif, et encore, en cherchant. Ses parents parlent de la « guerre », de souffrances, de coups. Ils le font en polonais, pour que leur fils ne comprenne pas… Il apprend une sorte de « polonais passif ».

Plus tard, le jeune garçon trouve quelques fanzines, bandes dessinées douteuses jouant sur des ressorts assez sordides, comme le fera le film Portier de nuit. Son projet prend forme et même s’il a d’énormes réserves à l’égard de la série  « Holocauste », « soap opera » comme l’appelle sa belle-mère, il constate l’effet produit par le téléfilm. L’Allemagne en est bouleversée.

Le public prend conscience de l’événement par le biais de cette fiction. Mais les entretiens avec Vladek sont le fait déterminant dans la genèse de Maus. Ils débutent en 1972, reprennent en 1978, s’interrompront avec la mort de Vladek en 1982.

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Fils de survivant

Art interroge son père, le fait revenir sur des détails, insiste sur les imprécisions, sur ce qui peut être discuté. Cette élaboration minutieuse est aussi un moment de communion entre les deux hommes. Leur relation, faite de conflits et de ruptures, est douloureuse. On en trouvera l’écho dans le recueil. Art prend parfois ses distances par rapport à Vladek. Être survivant ne rend pas meilleur ni pire que les autres hommes ; et pour le fils, vivre avec un tel homme a été difficile. Paul Pavel, son thérapeute, homme bienveillant, généreux, le sauvera du pire. Il était lui-même un ancien déporté.

Avec les enfants (ou neveu de) survivants, Spiegelman partage une mémoire, le besoin de savoir et de transmettre dans son domaine. De même que Georges Perec ou Daniel Mendelsohn sont des écrivains, Lanzmann cinéaste et Jablonka historien, il est auteur de bandes dessinées. Art Spiegelman ne tient pas à être “fils de survivant ». Il ne veut appartenir à aucune communauté sinon celle des dessinateurs de BD. Et son art, il l’exerce à partir du réel, du concret.

Le témoignage de son père a pour pendant l’immense documentation qu’il accumule :  Raul Hilberg et Lucy Dawidowicz sont ses références historiques. Borowski et son Monde de pierre, qui est aux camps, ce que Chandler ou Hammett sont à l’Amérique des années trente, en inspire la dimension factuelle, objective. Pas de sentiment, ni de commentaire. Kantor et Koscielnak, deux dessinateurs ayant vécu Auschwitz le frappent par la justesse du trait. Mais ce souci du détail ne serait rien encore s’il ne s’accompagnait d’une réflexion de l’artiste sur son rôle et sur la place considérable que Maus lui a donné.

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De l’incompréhension au succès

D’abord refusée par de nombreux éditeurs, la BD connaît un immense succès et de nombreuses traductions. Toutes ne vont pas sans polémiques ou embarras. Des animaux pour traiter de la Shoah, cela passe mal. Les Polonais apprécient peu de se voir en cochon. Mais c’est plus dans l’usage l’on voudrait faire de Maus qui dérange l’auteur. Dès la parution du tome I, Spiegelman est sollicité. Ainsi, il raconte un jour à un documentariste une scène douloureuse, vécue avec son père. Le cinéaste lui demande de « remettre ça en pleurant ». Une autre fois, il est avec son épouse, dans un baraquement d’Auschwitz ; ils sont bouleversés. Un caméraman les surprend et veut les filmer pour capter un de ces « moments-télé » qui lui donnerait son brevet de pathos.

Spiegelman n’échappe pas non plus au « devoir de mémoire », ce véritable pont aux ânes d’aujourd’hui. Le mot Holocauste, avec sa connotation religieuse, sa dimension sacrificielle lui fait horreur, comme tout ce qui a à voir avec la religion. Il résiste aussi aux sollicitations, ne veut pas « devenir l’Elie Wiesel de la BD », celui qu’on invitera aux colloques et tables rondes, qui fera carrière sur ce livre unique.

Le cinéma est là, prêt à adapter la bande dessinée. Le dessinateur refuse les propositions. Être classé comme Philip Roth, parmi les « mauvais juifs », trop lucides et trop francs pour plaire, lui convient. Il n’a jamais cru aux bons et aux méchants,  à l’histoire dont rêvent les marchands de sentiments. Tous ces refus le rendent aimable.

Norbert Czarny

 

•  Art Spiegelman, “Metamaus “, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Flammarion, 2011, 302 p.

• La littérature et les camps dans les Archives de l’École des lettres.

• Un numéro de “l’École des lettres” consacré à la bande dessinée jeunesse.


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