« Otello », de Verdi

L’Otello de Verdi que présente cet été l’Opéra Bastille est la reprise de la mise en scène faite en 2004 par Andréi Serban. Ce dernier opéra de Verdi, son chef-d’œuvre, témoigne de son admiration pour Shakespeare, dont le librettiste Arrigo Boito respecte scrupuleusement le texte dans la mesure du possible.

Pourtant la structure du livret supprime tout le premier acte à Venise, qui apparente l’amour de Desdémone pour le mercenaire more, maudit par son sénateur de père, à celui de Juliette pour Roméo.

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 Un opéra qui met en œuvre des pulsions élémentaires

L’opéra s’ouvre donc sur l’arrivée d’Otello, gouverneur de Chypre et vainqueur des Turcs au nom de la République de Venise, dans son île où vient d’aborder sa jeune épouse encore vierge. La tempête à laquelle ils ont échappé est évoquée en impressionnantes images vidéo, mer déchaînée, vagues menaçantes, belle idée de mise en scène préfigurant la tempête morale qui va ravager le cœur fragile d’Otello. Elle a d’ailleurs aussitôt pour corollaire le feu qui s’élève dans le ciel peu à peu apaisé et le tumulte de la rixe qui oppose les soudards, excités par Jago poussant Roderigo à provoquer Cassio ivre.

Jago, jaloux du grade de capitaine de Cassio, apparaît donc d’emblée comme le véritable metteur en scène de l’intrigue, le maître de ces soldats qu’il commence à manipuler comme des marionnettes. La force avec laquelle il va proférer son credo quasi gnostique dans le monologue de l’acte II lui donne une résonance diabolique.

L’arrivée de Desdémone calme comme par miracle ces hommes brutaux. Renée Fleming, toute douceur et lumière, salue son « superbe guerrier » et dans l’intimité, les deux époux entonnent leur fameux duo. Leurs voix se répondent et ne sont à l’unisson que pour évoquer la compassion qui les a réunis dans un amour serein et profond sans rapport avec la passion. Moment sublime, miraculeux, où le timbre pur de Renée Fleming parvient à nous faire croire à la grâce d’un amour parfait, malgré les nuages qui s’accumulent à l’horizon :

« E tu m’amavi per le mie sventure / Ed io t’amavo per la tua pietà. »

« Et tu m’aimais pour mes malheurs / Et je t’aimais pour ta pitié. »

Car Jago veille et distille son venin dans l’oreille d’Otello. L’Envie attise la Jalousie, et les deux hommes, sous nos yeux, deviennent allégories dans cet opéra qui met en œuvre les pulsions élémentaires. On s’est interrogé sur la facilité avec laquelle Otello se laisse prendre à ce piège grossier. Sans doute ce guerrier intègre et vigoureux ne supporte-t-il pas de voir détruit son idéal, mais peut-être y a-t-il aussi chez lui, comme le suggère Andréi Serban, « peur de la sexualité associée à l’effroi de la mort ». « Hydre ténébreuse, livide, aveugle », telle est cette jalousie prétexte, liée à la quarantaine qui commence à douter de ses forces, jalousie destinée à tout détruire autour d’elle pour l’empêcher d’affronter un bonheur trop grand devant lequel il défaille.

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Verdi renouvelle avec “Otello” l’opéra italien

Avec une habileté autant littéraire que musicale, quatre moments vont alors s’enchaîner et être rassemblés dans un quatuor, Desdémone rudoyée par Otello et implorant sa pitié, Otello dévoré de doutes et réclamant des preuves, Emilia et Jago se disputant le fatal mouchoir facilement devenu pièce à conviction déjà faite. Par cette forme fermée du dialogue en arioso où sont intercalées des périodes épiques et lyriques, Verdi renouvelle l’opéra italien.

Le grand finale de l’acte III, où Otello frappe Desdémone devant les ambassadeurs de Venise venus en grande pompe l’honorer et le rappeler dans la capitale, fait entendre les commentaires horrifiés de tous les personnages et des chœurs, jusqu’au cri impérieux d’Otello « Tutti fuggite Otello ! » qui les fait taire. Le sort de Desdémone est dès lors scellé. Devenu une sorte d’Hercule furieux, de Golem pétri par Jago, instrument de Satan, dans la glaise ou la fange originelle, Otello a perdu tout contrôle. Desdémone le sait et sa douce « chanson du saule » dans sa chambre est, comme dans l’opéra romantique allemand, « le frisson de pressentiment » de la catastrophe.

Renée Fleming est admirable dans ce morceau et dans l’Ave Maria qui le suit, dernier moment de paix avant le déchaînement de la violence.

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Une direction d’orchestre sans nuances

Si dans cette production, les voix s’imposent, la direction d’orchestre de Marco Armiliato s’avère sans nuances. La violence et le raffinement de la partition sont trahis par un chef qui croit rendre l’intensité dramatique par des effets tonitruants. Enfin, le décor de Peter Pabst déçoit. Entre orientalisme colonial – arcades blanches avec palmier étique à l’arrière-plan – et surréalisme à la Chirico, il est à la fois sobre et sophistiqué, comme pour mieux mettre en évidence la passion meurtrière du jaloux et la lutte aveugle entre l’ange, le démon – extraordinaire Lucio Gallo en Jago ! – et la faible créature à l’apparence si forte qui en est le jouet, respectivement représentés par le blanc, le rouge et le noir.

Mais il laisse regretter l’absence de la forteresse qui, dans le film d’Orson Welles, permet ces contre-plongées audacieuses filmant les corps en plein ciel, perpendiculaires aux hautes murailles de Mogador. Quant au filet métaphorique du piège tendu par Jago, symbolisé par ce mouchoir accusateur, alors qu’Orson Welles le concrétise par toutes les grilles et les barrières qui occupent l’écran, il se transforme, chez Andréi Serban, en voiles tirés par les chanteurs et, pour la scène finale, en panneaux de toile lacérés par le couteau d’Otello, substituts dérisoires et tragiques de la défloration amoureuse qui aurait dû advenir dans la blanche chambre nuptiale devenue lieu de carnage.

Un cri d’amour réclame le baiser de la morte, cette pâle, froide et chaste épouse qu’il a méconnue, et Otello se tue, renvoyé à son enfer personnel, celui du marginal qui a trop douté de lui-même et n’a pas cru avec assez de force à la rédemption de l’amour.

Anne-Marie Baron

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L’opéra a aujourd’hui pour interprètes Aleksandro Antonenko dans le rôle d’Otello, Lucio Gallo, puis Sergei Murzaev (23, 28 juin, 4, 13 et 16 juillet) dans celui de Jago, Michel Fabiano dans celui de Cassio, Nona Javakhidze dans celui d’Emilia, et, dans celui de Desdémone, Renée Fleming, remplacée du 4 au 16 juillet par Tamar Iveri. Marco Armiliato dirige l’orchestre.

• Les articles sur l’opéra et sur Roméo et Juliette, de Shakespeare dans l’École des lettres.

Roméo et Juliette dans la collection “Classiques abrégés”.

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