« La Nostra vita », ou la nouvelle comédie italienne

Depuis une trentaine d’années, une nouvelle comédie italienne est née autour de Nanni Moretti, même si ce dernier, auteur à part entière d’un cinéma autofictionnel et politique, est bien plus que le chef de file d’un genre déterminé. Il serait plutôt le garant esthétique et le moteur moral et économique d’un cinéma national en perte de vitesse qui a besoin d’une nouvelle impulsion.

Délaissant le comique bouffon et caricatural de la «comédie à l’italienne» des années 60-70, caractérisée par sa féroce critique sociale et sa tendance à la création de monstres grotesques, la comédie actuelle vise la peinture de la vie quotidienne des gens ordinaires dans une Italie politiquement désillusionnée et repliée sur ses problèmes familiaux. Du moins pour les films distribués en France, car il existe encore en Italie des comédies à la fois plus comiques et plus caustiques, réalisées par Paolo Virzi’, Silvio Soldini, Pupi Avati, Carlo Mazzacurati ou Gabriele Salvatores, qui sont peu exportées, sans doute par manque d’audace des distributeurs étrangers, qui se limitent aux noms les plus connus hors d’Italie.

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Une “comédie d’exportation”

Enregistrant les événements de chaque jour en plans-séquences ou en multiples séquences brèves, la comédie d’exportation, elle, affectionne la tranche de vie et traite de façon intimiste des problèmes générationnels – les crises traversées par les trentenaires puis les quarantenaires (L’Ultimo bacio, 2001, et Baciami ancora, 2009, de Gabriele Muccino) –, mais se centre surtout, curieusement, sur le deuil, comme pour rejeter l’étiquette de comédie et appeler plutôt celle de peinture de la vie privée.

Après La Stanza del figlio (2001), de Nanni Moretti, ou Caos calmo, d’Antonello Grimaldi (2008), La Nostra vita, de Daniele Lucchetti prend pour sujet le deuil et la difficulté à en sortir. Thème d’ailleurs adopté également en Grande-Bretagne pour des comédies à l’italienne par Michael Winterbottom dans Genova (2008), où un professeur qui vient de perdre sa femme accepte un poste en Italie avec ses deux enfants, et en France par Philippe Claudel dans Tous les soleils, situé à Strasbourg, dans une famille italienne dont le père, veuf depuis la naissance de sa fille, se débat avec la crise de cette adolescente de quinze ans. Comme si le deuil était l’événement fondateur de tout film sur l’Italie d’aujourd’hui, déplorant la perte de son âme et de ses idéaux.

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Un pays empêtré dans les contradictions d’un libéralisme effréné

Daniele Lucchetti est loin d’être un débutant. Du Porteur de serviette (1991) à Mon frère est fils unique (2006), il a construit sur trois décennies une œuvre intéressante et variée, soutenue par son ami Nanni Moretti. La Nostra vita a pour protagoniste Claudio, conducteur de travaux, épanoui et inconscient avec ses deux petits garçons et sa jeune femme. Sa vie est bouleversée quand elle meurt en donnant naissance à son troisième enfant.

Après avoir présenté quelques scènes de la vie d’une famille heureuse et insouciante, le cinéaste la plonge donc en plein drame par une séquence poignante de funérailles. La panique de Claudio et sa façon de s’en sortir vont être mises en scène comme phénomènes privés significatifs de la déroute générale des citoyens d’un pays empêtré dans les contradictions d’un libéralisme effréné. En face de la famille, dernier rempart des individus affolés par la crise et ce qu’elle leur impose, son chantier devient le microcosme où se révèlent les plaies modernes, racisme, économie parallèle, compromissions de toutes sortes pour survivre.

Le deuil sert donc ici de révélateur. Mais la descente aux enfers ne fait que commencer. Entraîné par le poids de ses responsabilités dans une spirale infernale, Claudio, dépassé par l’organisation de sa vie familiale et par ses problèmes d’argent, devient un contremaître véreux qui ne recule devant rien pour accélérer ses travaux : de courtes séquences le montrent par petites touches exploiter des immigrés clandestins, accepter l’argent de la mafia, se moquer de la non-conformité aux normes de sécurité, tout en affichant un racisme parfaitement ordinaire.

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Une narration trop souvent heurtée et chaotique

Peut-on alors parler de comédie sociale pour ce film ? C’est difficile, car la critique ne fait qu’effleurer les problèmes et reste limitée dans sa portée par la faiblesse du caractère de Claudio, trop impulsif et irresponsable pour nous attacher.

Quoique interprété avec la fougue du désespoir par Elio Germano, qui a remporté le prix d’interprétation masculine à Cannes, le personnage, inconséquent et irresponsable, ne parvient pas à convaincre. De plus la narration, trop souvent heurtée et chaotique, car elliptique à l’excès, accumule les écueils et dénoue par miracle une situation inextricable avec une invraisemblance qui nuit à la crédibilité de l’ensemble.

On est loin de cette critique impitoyable qui faisait de la comédie à l’italienne de naguère l’expression d’un scepticisme et d’un cynisme sans concessions sur le miracle économique des années 60. La caricature n’est plus de mise, la dénonciation a perdu de son mordant. Les monstres, apprivoisés, sont rachetés par une indulgence liée à une politique générale particulièrement laxiste et la capacité d’indignation n’est plus ce qu’elle était, malgré les excès d’un régime bien plus inquiétant.

Anne-Marie Baron

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2 réflexions sur « « La Nostra vita », ou la nouvelle comédie italienne »

  1. Le regard que Anne-Marie Baron pose sur le nouveau cinéma italien est comme d’habitude lucide, brillant, profond. Mais c’est surtout un “outil” à penser, car il nous pousse constamment à l’analyse, au débat, à la critique… rien n’est donné au cinéma, tout est mouvement et pensée, tout est à lire, à relire, à visionnner et à réfléchir. Cette analyse nous introduit au coeur de la réflexion : pourquoi le deuil? Et pourquoi certains choix et pas d’autres au niveau d’exportation en France? Et les réalisateurs inconnus ici? Ou presque…
    Dans l’attente du nouveau Moretti à Cannes…

  2. Je n’irai probablement pas voir ce film, mais j’adore cette critique. AMB sait porter un regard lucide sur une œuvre, la mettre en relation avec la société dont elle émane, sans jamais faire montre de méchanceté gratuite et sans se départir d’une faculté de sympathie, même à l’adresse des films qu’elle n’aime pas. J’attends avec impatience et espoir ses prochains enthousiasmes.

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