« Winter’s bone », de Debra Granik

On sait que le cinéma américain est partagé entre les grosses productions, auxquelles l’argent des major companies permet des budgets mirifiques et d’éblouissantes distributions, et les films indépendants, à petits budgets et aux castings moins prestigieux, mais où le manque d’argent est compensé par une imagination plus vive.

De surcroît, le cinéma indépendant dessine une coupure de plus en plus nette entre deux façons de filmer, la sienne, expérimentale, rigoureuse, austère et celle des blockbusters, destinés à un large public – de teenagers notamment – par leurs sujets, leur rythme soutenu et leur violence.

Enfin, alors que le cinéma dominant confirme l’image que se font les étrangers d’une Amérique des villes, stressée, pressée, corrompue et superficielle, les jeunes cinéastes révèlent l’Amérique profonde et les communautés marginales, qui, surtout depuis la crise, vivent à l’écart en autarcie et hors-la-loi.

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À la découverte d’une Amérique inconnue

C’est ce pays inconnu que révèle Debra Granik dans son second film, Winter’s bone – adaptation du roman éponyme de Daniel Woodrell, publié en 2006. Primé à Sundance, sélectionné aux Oscars, le film est tourné en pleine forêt des Ozarks, dans le Missouri. Sur ce territoire hostile, on vit en clans – avec des règles de conduite très strictes que personne n’ose enfreindre – de la coupe du bois, de la chasse et de la pêche.

A 17 ans, Ree Dolly s’occupe de sa mère dépressive, de son frère et de sa sœur. Quand son père, à sa sortie de prison, disparaît sans laisser de traces, la banque lui fait comprendre que si elle ne le retrouve pas, elle va perdre la maison familiale, qui a servi de caution. Elle se lance alors à sa recherche parmi les amis et parents qui pourraient lui avoir donné asile, se heurtant au silence obstiné qui est la loi des êtres primitifs et fermés de ces forêts du Missouri.

La méthadone, à laquelle ils sont tous drogués, n’arrange rien, mais Ree est bien décidée à sauver sa famille et à retrouver son père mort ou vif. C’est à cela que le titre fait allusion tout en suggérant un jeu de mots qui pourrait se traduire par « le plus dur de l’hiver ».

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Une longue marche dans la nuit

Sa quête lui fait entreprendre une longue marche dans la nuit, au cœur d’une nature sauvage, véritable acteur du film, cadre et métaphore de la menace, du chantage et de la violence qu’elle affronte. L’adolescente surmonte un à un les obstacles, défiant toutes les règles tribales, comme une héroïne mythique, soumise aux rites d’initiation qui vont la faire passer de l’enfance à l’âge adulte.

La précision de la mise en scène de Debra Granik évite tout effet gratuit pour se concentrer sur le décor extérieur de l’œuvre de Woodrell et sur la détermination sans faille d’une gamine prête à tout, y compris à redéfinir les lois pourtant rigides de cette étrange communauté. Ree Dolly, imperméable à la peur, affirme peu à peu sa force et son pouvoir sur ceux qui se croient tout-puissants.

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Une mise en scènes des extrêmes de nos sociétés

Une distribution rare, dominée par la jeune Jennifer Lawrence, touchée par la grâce du désespoir, emploie les gens du cru et des acteurs chevronnés comme l’effrayant John Hawkes, pour composer une population à demi-sauvage, peinte avec une authenticité sans concessions.

Dépassant le réalisme local, le tableau brossé par Debra Granik atteint l’universel, évoquant la réalité que la crise a installée jusque dans nos villes. Il est rare de voir un film aussi fort par son sujet, sa mise en scène, son suspense et son analyse sociologique – ethnologique pourrait-on dire – des extrêmes de nos sociétés dites modernes.

Anne-Marie Baron

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5 réflexions sur « « Winter’s bone », de Debra Granik »

  1. La critique de “Winter’s bone” donne envie de voir ce film que je n’avais pas forcément mis sur le programme de mes sorties.

  2. Cette analyse donne envie d’aller voir ce film. Je suis d’accord pour dire que ce cinéma “américain” est de plus en plus coupé en deux catégories à l’opposé l’une de l’autre. J’ajouterai tout de même que pour moi, il y a une troisième catégorie, cette dernière relativement récente. Il s’agit des séries télévisées comme Mad men qui, du point de vue cinématographique, peuvent être considérées comme du cinéma véritable. Technique, scénario, caméras, intrigues, tout y est et à un haut niveau

  3. C’est plus qu’une critique; c’est un très bel essai, qui m’incite à courir voir le film aussi vite que possible.

  4. En moins d’une demi-heure, c’est la quatrième critique d’AMB que je lis. Régal total. On y trouve culture, intelligence et inspiration. Je n’irai plus jamais voir un film sans penser à ce qu’elle en dira. Merci.

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