Pascal Bruckner, « Le Fanatisme de l’Apocalypse. Sauver la Terre, punir l’Homme »

La critique, majoritairement négative, s’est montrée souvent injuste à l’égard du dernier essai de Pascal Bruckner, Le Fanatisme de l’Apocalypse. La réaction, en fait, fut assez conforme aux travers que dénonce le livre : un sectarisme étroit de la part des zélateurs de l’écologie ; une préférence marquée de nos contemporains pour les Cassandres, accompagnée d’une méfiance, sinon d’un mépris condescendant pour les égarés à qui viendrait l’idée de remettre en cause la vulgate officielle.

Quelle vulgate ? La suivante : nous sommes tous coupables de la dégradation de la planète et le châtiment (mérité) est pour demain..

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Clarifier le débat

Peut-être y a-t-il de la part de Bruckner quelque excès dans sa dénonciation que l’on qualifiera, suivant le cas, d’optimiste, d’aveugle ou d’égoïste. Mais le défaut, en supposant qu’il soit justifié, ne semble être que le symétrique de celui des prophètes du malheur qui, avec encore plus d’emphase et de péremption, nous traitent d’inconscients et nous prédisent des calamités proportionnelles à notre arrogance.

Il est dommage que le sujet – celui de l’environnement et de l’avenir de l’humanité – soit si souvent traité sur le mode passionnel, qu’il ne permette pas un dialogue mesuré à partir d’arguments nuancés. Ce n’est pas, hélas, le livre de Bruckner qui fera progresser l’écoute réciproque : comme le pratiquait en son temps Voltaire, dénonçant l’intolérance avec l’arme de ses adeptes, il développe, avec une efficacité redoutable, une longue plaidoirie à décharge.

L’ironie du ton et la toxicité des flèches risquent même de donner à son ouvrage l’allure du pamphlet, alors qu’on doit y voir une tentative menée par un intellectuel critique (expression pléonastique) pour clarifier un débat pollué (c’est le cas de le dire) par la mauvaise foi, la simplification, l’exagération, le calcul, la malveillance ou, plus simplement, l’ignorance et le grégarisme.

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La « séduction du désastre »

 Venons-en au fond du problème : la remise en cause du catastrophisme dont s’alimente le discours écologiste. L’auteur s’y applique avec talent, brio même, en s’appuyant sur une documentation solide, à partir d’un choix de citations ou de références particulièrement pertinent. La « séduction du désastre » (titre de la première partie) a sévi à toutes les époques, mais la nôtre, plutôt que de retenir des menaces politiques ou idéologiques, aujourd’hui déclinantes, s’est plu à inventer le désastre planétaire. Gaia, fatiguée d’être piétinée, violée, pillée, a sonné l’heure de la révolte et prépare la prochaine disparition de ces insectes malfaisants qui la troublent depuis des millénaires.   Nous entrons dans l’ère de la « religion apocalyptique ».

Celle-ci engendre une peur conjuratoire, qui peut préparer, pensons-y, le lit des dictatures, et qui, loin de mobiliser les énergies, aurait tendance à les inhiber. Que faire face à l’ampleur de la catastrophe et son inexorable programmation ? Pas grand-chose, car soit c’est trop tard soit  ce serait trop peu. « On voudrait nous alarmer, on ne réussit qu’à nous désarmer », écrit l’auteur pour souligner un des paradoxes du credo écologiste. Prisonnière d’un « narcissisme de la malédiction », notre époque se flagelle avec délectation, se censure avec allégresse, se repent avec volupté, se punit avec jouissance : « Il faut aimer l’indigence, la chérir comme notre bien le plus précieux. » Ce qui revient à renier des siècles de progrès et de recherche du confort.

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La « grande régression ascétique »

Pris de culpabilité, bourrelé de remords, pressé de payer sa dette (colonisation, évangélisation, domestication de la nature) l’Occident honteux s’abandonne à la « grande régression ascétique » (titre de la troisième partie). Oubliant au passage, autre paradoxe, que le plaisir de la privation n’est qu’un MPR (méga problème de riche), dans la mesure où la plus grande partie de la planète brûle d’obtenir les biens que nous cherchons à éliminer. Il oublie aussi, n’en déplaise à Rousseau, que « l’état de nature n’est qu’une invention du Progrès ».

Pour expier leurs fautes, les capitalistes repus (les autres, encore une fois, sont occupés à travailler pour rejoindre la cohorte des nantis) sont donc priés de consommer près de chez eux (ce que l’on nomme le « locavorisme ») ; de consommer moins et mieux (« Manger tue », titrait récemment un hebdomadaire) ; de freiner la recherche scientifique ; de rester chez soi (« Comme si le véritable ennemi du courant écologiste était la mobilité ») ; de fermer les radiateurs et d’éteindre les lumières ; de comptabiliser le moindre de ses actes (triomphe du quantitatif sur le qualitatif) ; de réhabiliter les déchets en proclamant la « sacralité du fumier » (un hilarant chapitre est ainsi baptisé). Bref, il sera décidé, par la nouvelle église du renoncement,  « de mettre le voile noir du deuil sur toutes les joies humaines ».

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« Sous l’amour de la nature, la haine des hommes »

De ce choix, Marcel Gauchet avait perçu, dès 1990, l’aspect pernicieux quand il constatait, dans une formule devenue célèbre, « sous l’amour de la nature, la haine des hommes » (Le Débat, n° 60). Bruckner reprend l’idée : « Le vrai désir de cette mouvance n’est pas la sauvegarde de la nature mais le châtiment des hommes. »

En héritier des Lumières, l’auteur du Sanglot de l’homme blanc ne peut s’accommoder de ce nouvel obscurantisme. Il va se faire le chantre de l’homme et de ses richesses, de la vie et de ses plaisirs. C’est par là que  l’on pourra répondre aux défis du monde à venir ; non par une régression généralisée, mais par « un surcroît de recherches, une explosion de créativité, un saut technologique inédit ». Ce que résume, de façon lapidaire, la dernière phrase du livre : « L’humanité ne s’émancipera que par le haut. »

Il y a près de vingt ans, Luc Ferry, dans un ouvrage important, Le Nouvel Ordre écologique (Grasset, 1992, repris dans Le Livre de poche), s’était lancé à l’assaut de la citadelle écologique en insistant sur son héritage réactionnaire et son message anti-humaniste. L’opus de Pascal Bruckner, sans le répéter, prolonge et complète l’essai du philosophe-ancien ministre. Il se situe toutefois moins sur le terrain de l’idéologie ou de la politique que sur celui de la sociologie, de la psychologie ou de la culture.

Il se veut plus mordant, plus polémique, car les positions des Verts s’étant largement répandues, il faut parler fort et sec pour être entendu. Mais les deux livres ont ceci en commun qu’ils veulent briser le consensus paresseux qui entoure la question environnementale. Ce qui ne signifie pas qu’on doive en ignorer la portée ou la prendre à la légère. Plutôt qu’il est tant d’ouvrir un débat serein, qui n’abandonne pas les droits de la critique et de l’intelligence.

Yves Stalloni

 

• Pascal Bruckner, « Le Fanatisme de l’Apocalypse. Sauver la Terre, punir l’Homme », Grasset, 2011, 280 p.

2 réflexions sur « Pascal Bruckner, « Le Fanatisme de l’Apocalypse. Sauver la Terre, punir l’Homme » »

  1. Et maintenant Pascal Bruckner… Toujours le même créneau commercial exploité ad nauseam. Démarche classique désormais : prendre quelques phrases et exemples caricaturaux, puis tisser le tout par une rhétorique de l’amalgame, si possible avec ce qu’il y a de plus stigmatisant dans l’histoire du XXe siècle. Pendant ce temps-là, les vrais travaux sérieux, qui tentent d’approfondir rigoureusement la réflexion, ne circulent pas. Comparer par exemple avec le dernier livre de Rumpala (http://yannickrumpala.wordpress.com/2010/10/29/developpement-durable-ou-le-gouvernement-du-changement-total/ ). Mais apparemment, il est plus payant de faire dans la surenchère sensationnaliste que dans le travail universitaire de fond.

  2. Proposons à Sofar de surfer un peu sur la planète écolo, en particulier vers les radicaux, extrêmement nombreux.
    Je suis bien placé pour dire que le débat au sujet de l’écologie est quasiment nul et que l’argumentation, qu’il s’agisse du nucléaire ou du réchauffement planétaire, est unilatérale dans les médias.
    Pour preuve, cette question de Guillaume Herner sur France Inter, il y a quelques minutes à un responsable d’Areva : « Alors Monsieur N…, peut-on encore défendre le nucléaire ? »
    Quelqu’un songerait-il à demander à un patron d’industrie automobile (4000 morts par an en France) « Alors, Monsieur P…, peut-on encore défendre l’automobile ? » ?
    Si Sofar avait lu le livre, il aurait vu que les exemples sont très récents pour la plupart. En attendant, je ne vois pas où se trouve la surenchère.

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