Les Révolutions russes, parents pauvres de l’histoire ?

Vadim Falilev, "L'Armée révolutionnaire", 1919

Vadim Falilev, « L’Armée révolutionnaire », 1919

Cela n’a échappé à personne : dans la lignée des grandes dates de commémoration, 2017 apparaît comme celle consacrée au centenaire des Révolutions russes (février-octobre 1917).

Ces dernières s’inscrivent au cœur du cycle commémoratif du centenaire de la Première Guerre mondiale, tout en renvoyant à une histoire singulière au-delà du grand drame que vécut le monde entre 1914 et 1918.

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"Et toi, t'es-tu inscrit comme volontaire ?", affiche de Dimitri Moor, 1920

« Et toi, t’es-tu inscrit comme volontaire ? », affiche de Dimitri Moor, 1920

De la Révolution française aux révolutions russes

Rappelons quelques faits attachés à cette révolution en deux temps. Il y a cent ans, en février 1917, alors que la Russie est embourbée dans la Grande Guerre, des manifestations populaires dégénèrent dans la capitale, Petrograd. En quelques jours, le régime impérial et autoritaire du tsar Nicolas II s’écroule.

La guerre avec l’Allemagne se poursuit pourtant et la crise économique et sociale s’amplifie au printemps et à l’été. Une concurrence pour le pouvoir se cristallise entre le gouvernement provisoire démocrate chargé de nommer une assemblée constituante et le soviet de Petrograd (composé d’ouvriers et de soldats) dans lequel le parti bolchevique communiste renforce progressivement son influence.

En octobre, les Bolcheviques s’emparent du pouvoir par un coup d’État contre le gouvernement provisoire, loin d’être soutenu par l’ensemble de la population. S’ensuivent cinq années troubles d’une guerre civile meurtrière entre les « rouges » et les tenants de l’ordre ancien ou progressiste de la bourgeoisie russe, jusqu’à la victoire des premiers et la création en 1922 de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS).

Il s’agit bien d’un événement singulier et déroutant que les contemporains eux-mêmes, aristocrates, révolutionnaires bourgeois ou bolchéviques, journalistes ou politiques occidentaux, ont vécu sur le registre de la surprise. En quelques jours de soulèvement en février, tombe un régime autocratique vieux de plusieurs siècles ; en octobre, à la suite de quelques journées s’ouvre l’ère du communisme dans un pays, la Russie, plus paysanne qu’ouvrière.

Peu de communistes européens auraient parié sur la Russie comme terre de révolution prolétarienne. Pour nombre de contemporains, et les Russes en particulier, les Révolutions de février puis d’octobre laissent espérer avant tout une ère de liberté, l’apparition d’un monde nouveau et d’une société plus égalitaire. Ce souhait plonge ses racines dans l’Europe de l’ère industrielle du XIXe siècle et l’avènement d’une classe ouvrière laborieuse et dominée.

La Russie sort finalement de la Grande Guerre en mars 1918, mais l’installation des Bolchéviques au pouvoir en Russie, et la création de l’URSS, marque aussi le basculement, avec la guerre civile, vers un régime totalitaire très dur. De Lénine à Staline, des grandes purges à la persistance du Goulag, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre Froide, le communisme soviétique a contribué à forger notre géopolitique mondiale contemporaine, au prix de la mort de dizaines de millions de personnes.

Les Révolutions russes constituent pourtant un point d’aboutissement, après la Révolution française, de revendications populaires luttant pour mettre en place une nouvelle gouvernance, celles des citoyens et non des sujets, à un rééquilibrage des droits contre la domination de classe. En cela, elles ne portent pas en elle une violence totalitaire matricielle… sinon celle de ses leaders qui prendront le pouvoir pour ne plus le lâcher, contre le peuple de nouveau asservi.

Dès les événements de février, l’onde de choc a été puissante. Les recherches récentes ont montré que le mouvement des mutineries qui touche les armées françaises au printemps de 1917 a été en partie porté par la Révolution de février et l’espoir d’un règlement prochain de la paix…

Dans son maître ouvrage publié en 1995, intitulé Le Passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, l’historien François Furet, spécialiste de la Révolution française, revient sur l’idée du communisme et souligne, dès la préface, combien le régime soviétique, né de la révolution, « a constitué la matière et l’horizon du siècle ». `Un temps compagnon de route du Parti, Furet rappelle la force de la « promesse » communiste, cette « lumière qui brille à l’Est », qui a tant séduite les intellectuels dès l’entre-deux-guerres, n’a été qu’un leurre et n’a laissé qu’une « table rase » à la suite de son effondrement). Aujourd’hui, le communisme, tel qu’il fut pensé, est une idéologie devenue archaïque, symbolisée dans sa forme politique étatique par les errements vénézuéliens ou par la dictature nord-coréenne d’un autre âge.

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Un centenaire culturel

Dans le sillage de ce double anniversaire, ouvrages et dossiers historiques dans les magazines se multiplient et couvrent les étals des bonnes librairies et kiosques à journaux. Un numéro spécial de L’Histoire était consacré à la Révolution russe dès le mois de février 2017, alors que Le Monde diplomatique s’interroge « Russie, les héritiers de la Révolution » (sept-nov. 2017).

Plusieurs numéros de la Fabrique de l’Histoire sur France culture ou un documentaire très suivi sur France 2 sont revenus entre février et octobre sur cet événement fondateur. Il serait trop long de présenter ici l’ensemble de la bibliographie qui s’attache à faire la lumière, redécouvrir ou éclairer d’un jour nouveau ces Révolutions russes. L’occasion est donnée aux lecteurs de se replonger dans les classiques de Marc Ferro ou de Nicolas Werth ( Les Révolutions russes, « Que sais-je ? », PUF). Mais ne soyons pas dupes pour autant. Les anniversaires, surtout à trois chiffres, offrent une plateforme de visibilité certaine à une profusion de livres dont il est difficile de trier le bon grain de l’ivraie. Retenons que les éditions Belin mettent ainsi à disposition du grand public la biographie remarquable de l’historien russe Oleg Khlevniuk.

Deux très belles expositions, la première, intitulée Et 1917 devient révolution proposée par la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) à Nanterre s’attache à retracer le fil des événements en s’appuyant sur ses sources documentaires aussi riches que variées (films, affiches, tracts, et.) au moment où elle commémore son propre Centenaire ; la seconde, présentée au Musée de l’Histoire vivante de Montreuil consacré à l’histoire ouvrière et sociale, s’intéresse à la réception des révolutions russes en France de 1917 à 1967.

Si le Parti communiste français organise un grand meeting international le 4 novembre à Paris, force est de constater combien les révolutions russes ne sont traitées que sur le mode culturel ou scientifique.

Broris Koustodiev, "Fête en l'honneur de l'ouverture du IIe Congrès du Komintern à Pétrograd", 1921

Broris Koustodiev, « Fête en l’honneur de l’ouverture du IIe Congrès du Komintern à Pétrograd », 1921

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Une histoire qui s’oublie

À l’école, les programmes d’histoire ont abandonné depuis plusieurs décennies maintenant l’événement en tant que tel pour le traiter, au détour d’une heure de cours, dans le cadre de la Grande Guerre ou du totalitarisme, en classe de troisième et de première. La fin de la Guerre froide a relégué la (ou les) révolutions russes avec l’eau du bain de l’URSS. L’année 17 s’inscrit aujourd’hui par exemple en cours de 3e dans « L’Europe, un théâtre majeur des guerres totales (1914-1945) ». La question de la violence politique comparée prime sur toute autre considération.

Dans le même temps, si dans l’espace public fleurissent les occasions de se replonger dans l’histoire de la Russie en révolution et de l’URSS du XXe siècle, on peut être surpris par l’absence de grands temps commémoratifs officiels. Comme si, sur ce terrain, les politiques n’avaient rien à dire, rien à rappeler de ce passé dramatique mais essentiel pour comprendre le monde d’aujourd’hui, des sphères d’influence mondiale à l’OTAN ; de la Russie de Poutine à la place de certains courants altermondialistes contemporains. Plus généralement, on est frappé  par l’absence de grandes cérémonies en Russie et d’un discours politiques sur cet événement. En Russie, comme ailleurs, ce sont des colloques universitaires qui servent de catalyseurs de mémoire.

En février 2017, Le Monde titrait : « En Russie, l’impossible commémoration de 1917 », et témoignait de la tonalité générale et du constat de notre presse nationale. Pour les observateurs hexagonaux, la Russie de Poutine a du mal à se remémorer l’héritage révolutionnaire et soviétique. Nicolas Werth, dans Libération du 21 février 2017 pointe également le malaise de Moscou. Le pouvoir russe estime que les révolutions de 1917 remettent en cause le pouvoir de l’État, celui-là même qui s’érige aujourd’hui en idéologie. Le mot « révolution » n’a effectivement plus bonne presse. Et c’est la figure de Staline qui est plébiscitée plus que celle de Lénine, celui-là des pères de la Révolution qui a tant fait contre l’Église, aujourd’hui revenue en odeur de sainteté dans la Russie poutinienne.

Et en France ? Le silence des politiques apparaît presque aussi pesant. Il est sans doute le reflet du temps : la fin de l’URSS est passée à l’histoire, les idéologies ayant structuré le XXe siècle ont pour la plupart disparu, le triomphe du libéralisme et du réformisme social-démocrate met à distance tout ce qui pourrait rappeler l’histoire d’un régime (communiste) délétère et aujourd’hui « hors sol ». Il renvoie la Révolution russe dans un passé « archaïque », désuet, sans consistance. Dangereux pour certains tout de même. Il ne fait pas bon d’être un vaincu de l’histoire, surtout lorsque l’on traîne une si dense série de crimes. Lorsqu’une microbrasserie bretonne tente de célébrer dans 1917 l’espoir et l’utopie, ce sont les millions de morts de l’ère communiste qui lui sont renvoyés comme un boomerang.

Pourtant, les révolutionnaires de février 1917, démocrates et communistes dans un premier temps, ont réussi à mettre bas un régime autoritaire et inégalitaire. Ils ont effectivement proposé, dans un pays en crise, un espoir contre l’autoritarisme impérial. Ils ont tenté une expérience sociale et politique inédite, qui, si elle a abouti à un horizon sanglant, n’en reste pas moins un moment clé de basculement aussi important que la Révolution française. Cent ans après, donner des idées à certains et servir, en gardant raison, à investir un champ fertile de contestation. S’il paraît utile de conserver la mémoire et d’écrire l’histoire de l’événement, c’est bien sur cette dernière question que l’étude des révolutions russes peut aujourd’hui être aujourd’hui porteuse.

Le 1er Mai, affiche d'Alexandre Petrovic Apsit

Le 1er Mai, affiche d’Alexandre Petrovic Apsit

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Une nouvelle biographie  de « Staline », par Oleg Khlevniuk

Oleg Khlevniuk, directeur d’études à l’École supérieure d’économie de Moscou, connaît bien son affaire. Dépouillant depuis plus de vingt ans les sources de l’Union soviétique, il est devenu l’un des grands spécialistes de la période et de la dictature soviétique. Il choisit ici d’écrire la biographie de Iosif Djougachvili, dit Staline, tout en rendant compte de l’histoire de l’URSS des années 1920 à la mort du « petit père des peuples » en 1953 (Belin, 2017).

"Staline" "Staline", d'Oleg KhlevniukOn suit ainsi la vie de Staline et son parcours politique en alternant avec le récit, heure par heure, de ses derniers jours jusqu’à ses funérailles. Cette alternance, qui sert aussi à l’historien à revenir sur la personnalité complexe du dictateur soviétique, éclaire le lecteur sur l’URSS et offre une scansion dynamique à l’ouvrage et au récit.

Originaire de Géorgie, celui que l’on surnomme Sosso dans sa jeunesse, ne semble pas avoir souffert d’une enfance plus malheureuse que ses contemporains, au contraire. Veillé par une mère attentive, il poursuit des études longues au séminaire, dans la perspective de devenir un homme d’Église. Happé par le communisme, il participe déjà aux événements de 1905, devenant l’un de ses tout premiers représentants à la Douma. Bras droit de Lénine, avec lequel il se brouillera à plusieurs reprises, Staline gravit, par sa persévérance, son esprit calculateur et son ambition, un à un les degrés de la hiérarchie du Parti, jusqu’à le contrôler complétement. Lénine pointait pourtant du doigt dès janvier 1923, le caractère trop « brutal » du Géorgien, alors qu’il tente de mettre en place sa succession.

Staline s’empare du pouvoir entre 1927 et 1928 et se lance dans ce que l’auteur appelle « sa révolution ». De la famine en Ukraine, aux grandes purges de 1937-1938, du goulag aux errements militaires, l’historien ausculte son « patient n° 1 » pour comprendre tous ses ressorts décisionnels, en interrogeant au plus près toutes les sources à sa disposition. Oleg Khlevniuk a consulté des documents jusque-là peu usités, comme les rapports émanant des organes gouvernementaux dirigés personnellement par Staline ou la « littérature des enfants » des hauts dignitaires soviétiques qui écrivirent leurs mémoires, pour la gloire de leurs pères ou l’appât du gain, après la chute du communisme.

Le croisement des sources et la présentation de chapitres chrono-thématiques permettent de comprendre les logiques à l’œuvre dans le fonctionnement du pouvoir soviétique et le poids personnel du dictateur dans les grandes décisions. L’historien rend lisible les formes prises par le contrôle des leviers centraux du pouvoir et sur les quelques collaborateurs qui entouraient Staline et qu’il prenait soin de renouveler. Ce parcours biographique permet à l’auteur de souligner l’importance des « préjugés et des obsessions du dictateur » dans la gestion de l’URSS et les prises de décision les plus terribles. Enfin, l’historien revient avec pertinence sur la force des représentations positives encore associées aujourd’hui au personnage de Staline et au mythe de l’« utopie sociale » qu’il véhicule, malgré les victimes, la corruption, la misère.

Ce récit vivant met l’histoire de l’Union soviétique à portée d’un large public à travers le prisme biographique d’un personnage qui mérite sans doute d’être redécouvert, tant justement il reste entouré d’une aura héroïque ou dramatique que l’histoire se doit de dépasser.

Alexandre Lafon

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14-18. Écrire la guerre, l'École des lettres

• Voir le numéro spécial de « l’École des lettres » : 14-18. Écrire la guerre.

Et sur ce site :

De la vertu pédagogique des commémorations de la Première Guerre mondiale, par Alexandre Lafon.

Lire et étudier « Ceux de 14 ». Hommage à Maurice Genevoix, cent ans après, par Alexandre Lafon.

• La Grande Guerre des écrivains , anthologie réunie par Antoine Compagnon, par Yves Stalloni.

 La Grande Guerre dans tous ses états. Ateliers d’écriture et de pratique artistique du collège au lycée, mallette pédagogique proposée par Perrine Jaquier et Gwenaël Devalière.

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