Qu’est-ce qu’un monument aux morts? Projets pédagogiques et culturels

Monument aux morts de Dammarie-sur-Loing (Loiret)

Monument aux morts de Dammarie-sur-Loing (Loiret) © L’École des lettres

Le monument aux morts est une des traces les plus remarquables de la Grande Guerre encore très présentes dans nos espaces proches. Cent ans après l’événement, ils restent investis comme supports de la mémoire de 1914-1918 réactivés chaque année à l’occasion du rituel commémoratif.

Les monuments aux morts communaux apparaissent comme les plus familiers, encore visibles pour la plupart au cœur des centres villes et des villages. Devenus patrimoine, ils suscitent de nombreux projets pédagogiques ou culturels.

Monument aux morts de La Bussière (Loiret)

Monument aux morts de La Bussière (Loiret) © L’École des lettres

Le monument communal

Entre 1914 et 1918, ce sont plus d’un million trois cent cinquante mille soldats qui sont « morts pour la France » (en comptant ceux décédés de leurs blessures au lendemain du conflit). Ils représentent environ 16 % des hommes mobilisés, entre 20 et 48 ans, entre 1914 et 918. Ce sont les classes 1910-1915 qui ont été les plus touchées, les plus jeunes des mobilisés. Ces hommes ont été mobilisés dans le cadre de la conscription et du service militaire d’une durée alors de trois ans. Issus de l’ensemble du territoire (métropolitain et ultramarin), ils étaient aussi issus de toutes les catégories socio-professionnelles, les ruraux (dans leur diversité) étant les plus nombreux, les intellectuels normaliens, prêtres ou instituteurs, les plus touchés par l’hécatombe.

Ce sont quasiment toutes les familles qui ont été touchées, toutes les communes ou presque, perdant des dizaines voire des centaines de leurs « enfants ». Le traumatisme a été d’autant plus rude, qu’il a duré plus de quatre années après les massacres jamais connus de l’été 1914 et de l’année 1915 (l’armée française perd 27 000 hommes dans la seule journée du 22 août). La dernière année des combats a été l’une des plus meurtrières de la guerre, d’où l’attente forte de la cessation des combats.

La République installée, qui a puisé dans les forces vives des citoyens selon le principe de l’impôt égalitaire du sang, avait pris l’habitude de se mettre en majesté à travers la statuaire civique, étudiée magnifiquement par l’historien Maurice Agulhon à travers la figure de Marianne (Marianne au pouvoir, Flammarion, 1989).

Les « communautés de deuil » ont très rapidement souhaité rendre hommage aux disparus, afin d’absorber aussi le choc de l’absence. Les premiers monuments apparaissent avant la fin du conflit, mais c’est essentiellement entre 1919 et 1924 que les monuments communaux sont érigés, sous l’impulsion des populations et des anciens combattants (qui sont alors plus de sept millions) qui prennent en charge la mémoire du conflit.

L’État accompagne par une législation de soutien qui prévoit une subvention comprise entre 5 et 26 % du coût total du monument communal (loi du 25 octobre 1919 consacrée « à la commémoration et à la glorification des Morts pour la France au cours de la Grande Guerre »). Ce dernier est donc largement édifié grâce à l’apport de la municipalité et par souscription. Il n’existe que peu de communes qui ont échappé à cette demande de reconnaissance du sacrifice des soldats (peu de monument portent des noms de civils).

Monument aux morts de La Bussière (Loiret)

Monument aux morts de La Bussière (Loiret) © L’École des lettres

Une lecture du monument

Tous les monuments communaux ne sont pas identiques, selon la taille (et les finances) de la commune, selon la liste des mort. Aucun modèle n’a été imposé par l’Etat, ils peuvent varier et prendre différentes formes, de la plus simple à l’œuvre la plus originale. Construits et vendus en séries sur catalogue, ils ont pu aussi être créés par des artistes renommés. Leur implantation peut différer en fonction de la couleur politique des communes, entre l’église, le cimetière ou la place de la mairie.

Les inscriptions et les symboles varient suivant là encore les orientations communales, qui marquent des régions (traditions catholiques en Bretagne, plus radicales dans le Sud-Ouest).  La croix de guerre, les lauriers, le drapeau, sont les symboles les plus usités, associés aux statues du Poilu, à la France, la Victoire ou la République. On peut également trouver des bas-reliefs comme des cryptes, des groupes importants de soldats comme un combattant seul entouré de civils. C’est ainsi souvent toute la société qui est ainsi figurée.

On retrouve cependant quelques permanences. Les monuments aux morts communaux sont construits le plus généralement au cœur de l’espace public pour être visibles de tous. Ils sont en pierre pour résister au temps (le souvenir doit être éternel) et ils portent, gravés sur les côtés, la liste des morts du village, du quartier ou de la ville. Cette liste est le plus souvent présentée dans l’ordre alphabétique. Pour la République, chaque « mort pour la France » se vaut, le principe de l’égalité de l’impôt du sang doit être respecté jusque dans le souvenir.

Au final, une typologie peut se dégager de la lecture artistique et symbolique des différents monuments. Une première forme, dite civique, est la plus commune : une stèle nue dans un espace dominé par la mairie avec comme inscription : « La commune de… à ses enfants morts pour la France » (60 % des inscriptions). Le monument civique est dépouillé, il n’arbore pas d’allégorie si ce n’est la croix de guerre. Il est républicain et laïque. Certains portent des inscriptions et des symboles plus affirmés. Ils sont dits patriotiques. Le monument est alors bien en vue et l’iconographie ou les inscriptions mettent en valeur la patrie et l’héroïsme des soldats : « Morts pour la Patrie », « Gloire aux enfants de… », « Gloire à nos héros ».

Certains s’orientent vers le nationalisme affirmé. Il existe également des monuments davantage funéraires et insiste sur la mort et le deuil. La statuaire tend alors vers le calvaire et les inscriptions sont simples : « À nos morts ». Le monument se trouve davantage construit près de l’église.

Cette rapide typologie, qui peut être abordée avec les élèves, peut aussi mettre en exergue les monuments franchement pacifistes, qui dénoncent la guerre. On peut trouver l’inscription « Guerre à la guerre », « Maudite soit la guerre », comme à Gentioux dans la Creuse où un enfant brandit un poing.

Le monument aux morts communal, œuvre à la fois inscrite dans le XIXe siècle (statuaire civique) et dans le XXe (puissance du traumatisme de la guerre moderne) s’impose comme un puissant repère du souvenir et un lieu de mémoire partagé. Il devient naturellement le support d’autres souvenirs des morts de la commune de conflits comme la Seconde Guerre mondiale ou les guerres coloniales qui ont mobilisés les hommes dans le cadre de la conscription.

Monument aux morts de Charleville © Monuments de Champagne 14-18

Monument aux morts de Charleville © Monuments de Champagne 14-18 http://frontdechampagne.over-blog.com/2015/11/la-victoire-ailee-de-charleville.html

D’autres marques, d’autres mémoriaux

Le monument aux morts communal n’est pas le seul marqueur de l’espace mémoriel civique. D’autres mémoriaux ont pu être élevés dans l’immédiat après-guerre, rendant hommage à des échelles différentes, de la commune aux anciens champs de bataille, à la totalité des combattants français ou des groupes socio-professionnels plus restreints.

Plusieurs monuments commémoratifs à portée nationale ont été érigés sur les anciens champs de bataille, comme le mémorial de Dormans sur les batailles de la Marne, le Mort-Homme à l’ouest de Verdun et l’ossuaire de Douaumont inauguré en 1932 dans la Meuse, ou le groupe des « fantômes » du sculpteur Landowski dans l’Aisne.

À ces monuments sont parfois associé des nécropoles nationales comme à Notre-Dame-de-Lorette (Pas de Calais). Les cimetières plus restreints et des carrés militaires dans certaines villes, souvent de l’arrière, regroupent des sépultures de soldats morts dans les hôpitaux militaires.

Des monuments catégoriels ou individuels ont rapidement vu le jour : on les trouve dans les préfectures, les conseils départementaux (généraux à l’époque), dans les gares ou les stations de métro, dans les écoles normales ou les lycées, dans les stades ou les casernes. Ils rendent hommage aux morts de communautés bien précises. Des plaques régimentaires (aux Invalides), celles de l’association des écrivains combattants au Panthéon sont autant de marqueurs encore visibles aujourd’hui.

Certains noms de rues ou de stades peuvent être appréhendés comme des mémoriaux supports du souvenir au même titre que les monuments aux morts. Le stade Alfred-Armandie d’Agen a été ainsi nommé après-guerre afin de rendre hommage à un grand joueur du Sporting Union Agenais (SUA), mort au front en septembre 1915.

Ces différents supports de la mémoire tissent une géographie du souvenir qu’il convient d’enseigner aux jeunes générations. Elle donne sens à un espace proche construit à partir du passé retenu par la collectivité, dans ses dimensions locales, régionales ou nationales.

Alexandre Lafon

Monument aux morts de Dammarie-sur-Loing (Loiret) © L’École des lettres

Pour aller plus loin

Histoire 

Annette Becker, Les Monuments aux morts : mémoire de la Grande Guerre, Paris, Errance, 1991.

36 000 cicatrices. Les monuments aux morts de la Grande Guerre, Éditions du Patrimoine – Mission du Centenaire, 2017.

Franck David, Comprendre le monument aux morts, Éditions Codex-DMPA, 2013.

Emmanuel Delandre, De mémoire et de paix. Le pacifisme dans les monuments aux morts de 14-18, Toulouse, 2017.

Antoine Prost, Les Anciens Combattants 1914-1918, Paris, « Folio-Histoire », 1977-2014.

Antoine Prost, « Le monument aux morts », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Éditions Gallimard, 1984.

Roman

Claude Duneton, Le Monument, Presses de la cité.

Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013.

Bande-dessinée

Derrière le monument aux morts, de Brassin, Le potager moderne, 2015.

Pierre Lemaitre, Christian De Metter, Au revoir là-haut, Rue de Sèvres, 2017.

Sitographie

La base de données de l’université de Lille 3 recense à ce jour plus de 26 000 monuments, à travers photographies et documents d’archives. Ils sont classés par communes. Chacun peut contribuer à enrichir cette base de données unique, notamment des classes : https://monumentsmorts.univ-lille.fr/communes/ Bibliographie complète disponible sur le sujet.

 

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