Pourquoi commémorer la Grande Guerre?

Pourquoi commémorer la Grande Guerre ?Depuis 2012, la France est engagée, avec d’autres pays, dans un cycle intense de commémorations de la Première Guerre mondiale. Plus de 4 000 projets émanant des territoires, des associations, des établissements scolaires, ont obtenu le label attribué par la Mission du Centenaire en cinq années de commémorations, fortement médiatisées à travers reportages, émissions de télévision ou séries radiophonique, documentaires et hors-séries de la presse magazine.

Comment expliquer cet engouement contemporain pour un événement pourtant centenaire, passé de la mémoire à l’histoire et non à l’oubli ? Cette permanence de l’événement dans le monde d’aujourd’hui est un enjeu de compréhension pour les jeunes générations, en tissant les liens entre présent et passé, passé et présent et la puissance de l’écho des conséquences d’un conflit qui reste pour cela actuel.

© Musée de Notre-Dame-de-Lorette

© Musée de Notre-Dame-de-Lorette

Des enjeux de mémoire à plusieurs échelles

La Grande Guerre reste partout autour de nous : monuments aux morts communaux et mémoriaux disséminés dans les églises ou les gares ; nécropoles et monuments nationaux des anciens champs de bataille comme Verdun ou Notre-Dame-de-Lorette ; noms de rue aux résonances nationales ou plus locales (Clemenceau, Foch, Joffre, 15e corps d’armée dans le sud-est de la France) ; noms de stades (de rugby en particulier) ou thème du prix Goncourt de littérature.

Les anciens sites des écoles normales d’instituteurs ou un grand nombre de lycées édifiés au XIXe ou au début du XXe siècle, possèdent plaques et monuments commémoratifs. Tous ces lieux, toutes ces productions ont un lien direct avec 1914-1918. Les communautés, à différentes échelles, restent donc marquées par la guerre.

L’espace proche des élèves rayonne de marqueurs, de traces souvent peu connues mais finalement prégnantes parce qu’elles conservent une mémoire familiale. En fauchant plus d’un millions de soldats (hommes de 20 à 48 ans), celle que l’on appelle dès 1915 la « Grande » Guerre, a touché quasiment toutes les familles qui possèdent encore souvenirs et récits émanant du conflit comme des douilles d’obus, des photographies de l’arrière-grand-oncle tombé à Verdun, des médailles et autres carnets de guerre qui peuplent encore les armoires.

Le très beau résultat de la Grande Collecte de l’automne 2014 [1], relancée à l’automne 2018 à l’occasion du centenaire de l’armistice du 11-Novembre, témoigne de cette présence encore vive.

© Musée de Notre-Dame-de-Lorette

© Musée de Notre-Dame-de-Lorette

Un « revival » de la Grande Guerre

Avec le temps, cette guerre « Centenaire » se voit de plus en plus passer dans l’histoire, sinon la préhistoire pour les élèves les plus jeunes. Il n’existe plus de témoins directs, anciens combattants du conflit. Lazare Ponticelli, le dernier Poilu disparu en 2008, a eu droit pour cela à des obsèques nationales. Il reste quelques femmes et hommes centenaires encore en vie qui ont été enfants pendant la Grande Guerre.

Pourtant, la présence de la Grande Guerre semble n’avoir jamais été aussi vive que depuis une vingtaine d’années. Dans les années 1960 ou 1970 du XXe siècle, la mémoire du conflit, portée par des anciens combattants vieillissants, avait perdu de sa force : l’inauguration du Mémorial de Verdun, présentant les objets-reliques des soldats, devait en 1967 combattre l’oubli.

L’historien Nicolas Offenstadt explique ce « revival » par plusieurs facteurs historiques et sociaux : la disparition des témoins laisse la place à un retour de leur témoignages dans lesquels le public d’aujourd’hui peut se reconnaître. Les enfants de la troisième génération aujourd’hui retraités souhaitent retrouver une « histoire à soi » que la pratique généalogique stimule. Les grands fonds archivistiques de la Grande Guerre, aujourd’hui disponibles sur Internet (fiche des « morts pour la France » ou registres matricules, journaux de tranchées ou journaux de marches et opérations des unités) et utilisables en classe, permettent de nourrir une demande sociale et culturelle d’histoire familiale liée à la grande Histoire.

La figure positive du Poilu victime de la guerre (hier héros consentant) permet aujourd’hui de s’emparer d’un passé qui justifie la paix et l’éloignement de la violence guerrière.

Cette présence se traduit par un réinvestissement culturel dans le conflit (livres, cinéma) et des milliers de projets culturels, scientifiques et pédagogiques qui ont fleuri et irriguent encore le territoire depuis 2014. Elle croise les mémoires internationales de la guerre très fortes et visibles sur le territoire national : Australiens, Canadiens, Chinois ou Portugais entretiennent des lieux de mémoire spécifiques que des classes ou des touristes nombreux viennent visiter.

La mémoire vive de l’événement laisse place désormais à une transmission par l’histoire universitaire et l’école, qui joue un rôle majeur de passeur de savoirs. Les élèves rencontrent l’événement à trois reprises dans leur scolarité, en classe de CM2, de 3e de collège et de Première au lycée général. Le cours disciplinaire sur la Grande Guerre intervient souvent au moment des cérémonies du 11-Novembre. De nombreux dispositifs transversaux, comme l’accompagnement personnalisé (AP) ou les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), apparaissent aussi propices à traiter du conflit, de sa mémoire et de sa place dans la société et le monde actuel, par le biais de l’éducation à l’image ou aux médias ou d’activités sportives comme des rallyes urbains, d’un lieu de mémoire à l’autre.

La première commémoration officielle du 11-Novembre depuis la défaite de 1940. Archives de l'INA (cliquer pour voir la vidéo)

La première commémoration officielle du 11-Novembre depuis la défaite de 1940. Archives de l’INA (cliquer pour voir la vidéo)

Besoin de passé au présent 

Le besoin de passé dans nos sociétés explique aussi plus largement la force de la Grande Guerre dans notre espace proche. Le présentisme et l’accélération du processus d’interconnexion du monde incite nos contemporains à comprendre d’où ils viennent, comme un besoin d’être rassurés.

La signature de l’armistice a mis fin à un conflit qui a bouleversé la société française : dramatique ponction démographique, accélération de la « fin des terroirs », transformation économique, culturelle et sociale. Elle a surtout mis fin à une hécatombe et à ce risque de mort qui pesait sur les hommes au front et sur les familles. Puissance donc de l’événement qui oblige à se souvenir. Une société sans passé n’a pas d’avenir : elle fonde son identité, elle l’interroge constamment sur ses repères et valeurs qui la sous-tend (démocratie, République, nation), il lui donne des modèles où puiser ses figures de référence.

Le 11-Novembre reste en France une date commémorative majeure. Face à l’inflation mémorielle, le rapport conduit par l’historien André Kaspi préconisait de la conserver parmi deux autres moments mémoriels incontournables du calendrier national (la capitulation du 8-Mai et le 14-Juillet) [2]. En février 2012, le président Nicolas Sarkozy transforme le 11-Novembre en date anniversaire de célébration et d’hommage à tous les « morts pour la France ».

La création de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale la même année s’inscrit dans ce souci de prendre en charge par l’État la question mémorielle. L’usage politique du conflit accompagne donc le besoin social de mémoire et d’histoire. Dans le cas de la Grande Guerre et de l’action pédagogique menée, il ne s’agit pas d’imposer un passé dépositaire de toutes les vertus (« devoir de mémoire ») qui peut rebuter de jeunes élèves, mais bien proposer un travail de mémoire, à partir du présent, afin de leur montrer que le passé est autour d’eux, à travers des monuments, des noms de rues, des discours, des œuvres et productions culturelles. Et que les mémoires, évolutives, parfois contradictoires ou difficiles, dont ils deviennent les héritiers conscients, fondent une histoire commune.

Si le passé ne se reproduit jamais, il porte le présent et donc le devenir commun. Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, la « grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République » préconise d’engager les établissements à promouvoir les rites républicains dont les « commémorations patriotique » [3]. Il ne s’agit pas tant de conduire artificiellement les élèves devant les monuments aux morts, mais bien de leur faire comprendre, en les invitant à des projets de productions, de recherches, à comprendre l’intérêt de ces rites finalement refondés.

Les projets pédagogiques pluridisciplinaires, impliquant l’établissement et les élèves comme producteurs d’outils ou d’œuvres, apparaissent dans ce cadre une entrée essentielle pour leur donner le goût du passé et du vivre-ensemble.

Alexandre Lafon

 

Pour aller plus loin

Nicolas Offenstadt, 14-18 aujourd’hui. La Grande Guerre dans la France contemporaine, Paris, Odile Jacob, 2010.

André Loez et Nicolas Offenstadt, Carnet du Centenaire, Paris, Albin Michel, 2013.

Sitographie : centenaire.org

[1] La grande collecte sur le site de la Mission du centenaire.

[2] Rapport de la commission de réflexion sur la modernisation des commémorations publiques, sous la présidence d’André Kaspi, novembre 2008.

[3]  Onze mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République.

Voir sur ce site les autres fiches du dossier

Commémorations du 11-Novembre :
questions-réponses à l’usage des enseignants.

Pourquoi commémorer la Grande Guerre.

1918-1919 : de l’armistice à la paix.

Qu’est-ce qu’un monument aux morts ?
Projets pédagogiques et culturels

et les nombreux articles publiés dans
l’École des lettres

 

14-18. Écrire la guerreVoir le sommaire détaillé du numéro spécial
de « l’École des lettres »
14-18. Écrire la guerre

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