« Passe à Beau ! », d’Yvan Pommaux et Rémi Chaurand. Le rugby comme terrain de jeu littéraire et artistique

"Passe à Beau !", d'Yvan Pommaux et Rémi ChaurandIl y a des livres comme ça qui vous font rater bêtement votre station de métro. C’est peut-être aussi à cela que l’on reconnaît un livre réussi. Passe à Beau ! est de ceux-là. Ce roman graphique, mêlant intelligemment texte (Rémi Chaurand) et dessins (Yvan Pommaux), a beau être destiné davantage à un public d’adolescents, il vous transporte, tout adulte que vous êtes (que vous pensez être) dans l’univers rugbystique d’une petite ville du Sud-Ouest.

L’histoire se déroule en effet à Montmartigues où vit Martin Bonfils, 14 ans, bon élève et fier de porter le n°13 (trois quart centre) dans l’équipe de rugby des cadets, tout comme son père et son grand-père avant lui. Son univers se dessine autour de ce sport, qui n’en est pas qu’un : « À Montmartigues, au café, au collège, à la piscine, dans le bus, à l’apéro, à table, à la récréation, partout en fait, on parle RUGBY » (p. 9). Une vie somme toute « tranquille », entre les copains, une bonne amie et un grand-père chroniqueur sportif, soudainement bousculée par l’arrivée d’Antonin Beau, venu de Paris avec sa famille et dont le père se trouve être le nouveau directeur des laboratoires Biopharmag, qui soutiennent le club de la ville.

 

"Passe à Beau !", d'Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, page 23 © l'école des loisirs, 2016

« Passe à Beau ! », d’Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, page 23 © l’école des loisirs, 2016

À la découverte de l’« Ovalie »

Beau plaît aux filles, il est sympathique, drôle et gentil… Tout pour susciter la méfiance de Martin. Heureusement, il ne connaît rien au rugby. Martin devient alors son formateur et l’initie aux « fondamentaux » du ballon ovale. À partir de là, l’aventure commence, entre passé et présent, amitié et passions sportives, entre transmission intergénérationnelle et énigmes à la Sherlock Holmes. De là naîtra une amitié sincère fondée sur le respect et la reconnaissance de l’autre.

Cette histoire d’intégration vaut tout autant pour la qualité du texte que pour le mariage réussi entre les mots et les dessins « animés » d’Yvan Pommaux. Il y a, surtout, l’amour du rugby qui sourd à chaque page. Un amour qui ravira les fans de l’ovalie mais aussi les néophytes, qui pourront découvrir ici la « philosophie » du rugby.

On apprendra dans ce livre les règles du « noble sport » à travers les discussions endiablées des protagonistes. On apprendra ce qu’est une mêlée, un maul ou un lancer en touche. On touchera du doigt la subtilité de ce sport où l’on passe le ballon à l’arrière pour avancer. On découvrira le vocabulaire propre à une culture qui s’enracine dans des petits clubs, des sociabilités de quartier ou de villages.

 

Passe à Beau !", d'Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, page 85 © l'école des loisirs, 2016

Passe à Beau ! », d’Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, page 85 © l’école des loisirs, 2016

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Le rugby est « comme la vie »

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Yvan Pommaux, dont le crayon croque toujours à merveille paysages et personnages, livre ici une partie de sa vie marquée par le rugby et, comme il le fait dire au lyrique entraîneur des enfants de Montmartigues, le rugby est « comme la vie ». Avec subtilité, les deux auteurs s’appuient, sans démagogie, sur les valeurs portées par ce sport de contact, « viril mais correct », pour guider le lecteur vers un monde en soi, pétri d’Histoire et d’histoires, plein d’un rapport positif à soi et à l’autre. L’ancien international français et commentateur célèbre, Pierre Albaladejo, le rappelle, le rugby est « un jeu qui interdit le je ».

Une autre figure totémique de l’Ovalie, Daniel Herrero, donne cette définition de l’adversaire sur le terrain de rugby: « L’autre, qui chez nous a quinze têtes, trente bras et trente jambes, est un partenaire avec qui l’on se construit dans l’affrontement » (Dictionnaire amoureux du rugby, Plon).

En remettant en cause les stéréotypes qui grèvent l’image de l’Ovalie, Passe à Beau ! rappelle que le sport n’est pas la guerre, que le rugby n’est pas un combat contre l’autre, mais un dépassement de soi avec l’autre. Au rugby, on est rien sans ses coéquipiers. Et cet îlot préservé du sens collectif fait du bien dans une époque où l’individu-roi triomphe, et avec lui les dérives narcissiques et infantilisantes. « C’est un sacré sport et un sport sacré ! » : cette sacralité propose aussi un rapport aigu à la mémoire, aux grands anciens et au respect qui leur est dû.

Là encore, l’école du rugby développe ce rapport sain au passé : je suis aussi le produit des générations qui m’ont précédé. Le rugby en particulier, que des âmes chagrines ne ramènent qu’au combat de brutes mal dégrossies, propose tout au contraire des valeurs positives et un vrai cadre culturel de développement.

Passe à Beau !", d'Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, page 152 © l'école des loisirs, 2016

Passe à Beau ! », d’Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, page 152 © l’école des loisirs, 2016

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Le sport, vecteur de transmission auprès des jeunes

Mais les auteurs ne se contentent pas de présenter le rugby sous son meilleur jour (quoique…). La professionnalisation, les enjeux d’argent et de pouvoir, sont aussi évoqués au fil de l’histoire. L’Ovalie, c’est aussi une certaine nostalgie du sport amateur.

Au-delà de ses qualités intrinsèques, sur le fond comme sur la forme, l’ouvrage est l’occasion de rappeler aussi les rapports que peuvent tisser le sport, les arts et la littérature, loin des productions propagandistes et totalitaires qu’ont connu l’Allemagne nazie ou l’Union soviétique.

Le sport en général apparaît comme un vecteur important de transmission auprès des jeunes. Il inspire et mobilise ; il produit du lien social plus qu’il n’en détruit lorsqu’il est manipulé avec raison et passion. Plusieurs actions pédagogiques à destination des jeunes ou du grand public ont d’ailleurs été menées autour du rugby à l’occasion des commémorations de la Première Guerre mondiale, dans les clubs, les établissements scolaires ou au Stade de France.

Les rencontres entre le XV de France et des nations où le rugby occupe une place majeure – Angleterre, Australie et Nouvelle-Zélande par exemple – ont été des temps d’hommage partagé et de réflexion sur les formes prises par la commémoration.

La qualité d’un ouvrage tient aussi à ce que l’on a envie d’en partager le contenu. Celui d’Yvan Pommaux et Rémi Chauvand peut et doit être mis entre toutes les mains. Comme un ballon de rugby.

Alexandre Lafon

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Autoportrait d'Yvan Pommaux © l'école des loisirs, 2013

Autoportrait d’Yvan Pommaux © l’école des loisirs, 2013

• Yvan Pommaux et Rémi Chaurand, « Passe à Beau ! », L’école des loisirs, 2016.

Pour une première approche amusante du lexique du rugby consulter ce site.

• Sur la place du rugby dans les commémorations, voir l’article d’Alexandre Lafon, Le rugby et la Grande Guerre.

Voir également l’article consacré à « Passe à Beau !  » dans le numéro 2 de « l’École des lettres » 2016-2017.

• Voir le sommaire du numéro spécial de « l’École des lettres » consacré à Yvan Pommaux.

Tous les livres d’Yvan Pommaux à l’école des loisirs.

 

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