« Oradour-s. D’un village à l’autre », photographies de Charles Borrett

"Oradour-s. D'un village à l'autre", photographies de Charles BorrettLe photographe Charles Borrett s’est immergé à Oradour-sur-Glane pour y réaliser des sténopés. Ce mot désigne à la fois un appareil et un procédé photographique qualifié de pauvre : une boîte percée d’un trou et une pellicule suffisent pour réaliser des images atmosphériques et mystérieuses qui révèlent souvent bien plus que ce qu’imagine l’opérateur une fois qu’il a déclenché.

« Le très grand angle fait qu’on ne sait pas exactement ce qu’on va voir », explique Charles Borrett. Comme si un sens caché apparaissait au tirage.

Cela tient à la technique même de ce moyen abordable par tous. Le temps de pause, parfois long, ne donne pas la possibilité de figer la vie, mais de rendre leur âme aux objets inanimés.

Cette photographie lente, à l’opposé du mitraillage offert par le numérique, est parfaitement en adéquation avec le but poursuivi par Charles Borrett.

Un village martyr

Il y a soixante dix ans, le 10 juin 1944, un bataillon de la redoutable Panzerdivision Das Reich s’arrête à Oradour-sur-Glane, paisible petit village limousin situé à vingt kilomètres au nord-ouest de Limoges. Le 9 juin, ces soldats allemands qui se dirigent vers la Normandie où les Alliés ont débarqué le 6 juin, ont déjà semé la mort à Argenton-sur-Creuse et à Tulle. Mais cette journée du 10 juin est un sommet dans l’horreur puisqu’à Oradour sera commis en France le plus grand crime commis par l’armée allemande sur des civils français.

La halte de SS à Oradour est planifiée. Les soldats ne repartiront qu’après avoir massacré sauvagement la population. Les hommes seront d’abord fusillés. Puis les enfants et les femmes seront brûlés vifs. 642 vies liquidées sans autre forme de procès. Le village d’Oradour est une cible de choix car la résistance limousine, très active par ailleurs, est ici inexistante. Les SS peuvent agir en toute impunité, ils savent qu’ils ne seront pas perturbés pendant leur sinistre besogne.

Six personnes seulement réchapperont de cette tuerie imprescriptible. Le dossier n’est pas fermé. La justice suit son cours, même si avec le temps les protagonistes disparaissent.

 

Charles Borrett, "Oradour-s", sténopé © Mazeto square, 2014

Charles Borrett, « Oradour-s », sténopé © Mazeto square, 2014

 

Deux Oradour

Oradour-sur-Glane est devenu un symbole de la barbarie nazie. À la fin des années 1940 un nouveau village sera reconstruit à l’ouest du lieu du supplice, mais, fait unique, les autorités décideront de ne pas raser les ruines de l’ancien. Des livres décrivent précisément ce que fut cette tragédie, comme celui de Robert Hébras, un rescapé.

De son côté l’historien Jacques Delarue lui consacre un chapitre très détaillé dans Trafic et crime sous l’Occupation (Fayard, 1968, rééd. 2013, coll. « Pluriel »). Il y a donc deux Oradour. D’où le titre que Charles Borrett a donné à son livre : Oradours-s, D’un village à l’autre. Âgé de 28 ans, ce photographe n’a pas grandi à Oradour et n’y a aucune attache familiale. Qu’est-ce qui pousse donc un jeune homme à se lancer dans cette démarche de mémoire ?

« Je suis allé plusieurs fois à Oradour, explique-t-il. La première fois j’ai été impressionné, marqué par cet endroit et par ce qui a été fait par le conseil général pour interpeller notre génération. J’avais envie de témoigner par ce que j’avais ressenti. À Oradour on a construit un nouveau bourg avec un Centre de la mémoire. J’ai voulu comprendre comment le nouveau village s’est construit à l’ombre de l’ancien. »

 

Charles Borrett, "Oradour-s", sténopé © Mazeto square, 2014

Charles Borrett, « Oradour-s », sténopé © Mazeto square, 2014

 

L’ancien Oradour n’est plus que minéralité. Les sténopés de Charles Borrett, en noir et blanc, saisissent la matière, la pierre. Il ne reste que ça. Et la végétation. Le temps s’est arrêté. Et le sténopé, qui est le contraire de l’instantané, s’impose. Lui seul sait faire parler ces pierres.

Il y a quelque chose d’intemporel dans ces images. « Ce qui m’intéresse, à travers le sténopé, c’est la manière d’aborder les choses. C’est toujours surprenant au développement. On peut s’attendre à voir apparaître des fantômes », affirme le photographe.

Avec le sténopé, ce procédé ancien qui remonte au premier temps de la photographie, Charles Borrett pose un regard neuf sur une histoire tragique, notre histoire commune, celle d’Oradour-sur-Glane.

Olivier Bailly

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• Oradour-s. D’un village à l’autre, éditions Mazeto square (site).

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