« Mon traître » et « Retour à Killybegs », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire sombre et belle d’Irlande du Nord

« Mais voilà. C’était comme ça. J’étais rentré
dans la beauté terrible et c’était sans retour.
»
Sorj Chalandon, Mon traître, p. 84.

Autour des deux albums Mon traître et Retour à Killybegs, de Pierre Alary,
d’après les deux romans éponymes de Sorj Chalandon, Rue de Sèvres, 2018.

La question nord-irlandaise se rappelle malheureusement à nous ces temps-ci. Le difficile règlement du Brexit ravive la question nationale entre Irlandais et Britanniques. Il oblige à penser une possible réinstallation de la frontière physique entre les deux Irlande, la République d’Irlande (Eire) et l’Irlande du Nord (Ulster), territoire britannique dans lesquels les unionistes (protestants et « loyalistes » à la Couronne) et les républicains (catholiques) se déchirent encore.

Pourtant, le conflit armé qui a fait plus de 3 000 morts en Irlande mais également en Grande-Bretagne, avait trouvé une issue politique en 1994-1996.

Le « Bloody Sunday », dimanche 30 janvier 1972, à Derry, en Irlande du Nord : des parachutistes britanniques tirent sur une foule désarmée

Aux origines d’un conflit

Depuis 1916 et l’insurrection de Pâques durant laquelle la République indépendante d’Irlande est proclamée, l’île est traversée par des guerres et tensions qui font suite à des siècles de domination britannique. La révolte d’avril-mai 1916 est écrasée dans le sang, comme bien d’autres avant elle. James Connolly (dont il est beaucoup question dans l’œuvre de Sorj Chalandon) est passé par les armes avec ses camarades.

Le traité de Londres du 6 décembre 1921 arrache l’Ulster (six provinces) à l’Irlande reconnue comme dominion britannique. Une guerre civile éclate alors, face à l’hostilité d’une majorité d’irlandais. Elle durera jusqu’en 1923. En 1949, la jeune République d’Irlande se retire du Commonwealth. À la fin des années 1960, une faction catholique paramilitaire dont le bras le plus armé fut l’IRA (Irish Republican Army) s’oppose violemment aux autorités britanniques et aux unionistes protestants. Émeutes, attentats et journées sanglantes se succèdent, à l’image du Bloody Sunday du 30 janvier 1972 où les commandos de parachutistes militaires ont tiré sur une foule pacifique.

Paramilitaires contre paramilitaires ; interventions armée, répression politique et emprisonnements arbitraires contre attentats en Irlande et en Grande-Bretagne. Religion et politique s’entrelacent dans une escalade de la violence. C’est dans ce contexte délétère que se déroule l’histoire de Mon traître.

« Mon traître », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon, page 43 © Rue de Sèvres, 2018

Une histoire d’amitié trompée

Il fallait du courage pour songer à mettre en bande dessinée ces deux romans que l’écrivain français Sorj Chalandon a consacré à la guerre civile en Irlande du Nord en 2008 (Mon traître, prix Joseph-Kessel) puis en 2011 (Retour à Killybegs, Grand prix du roman de l’Académie française).

Le premier évoque l’itinéraire d’un luthier français qui trouve un nouveau souffle, dans sa vie terne, en se liant d’amitié à la fin des années 1970 à Belfast avec plusieurs indépendantistes irlandais, membres de l’IRA. Histoire de fraternité entre Antoine et Tyrone Meehan, soldat, militant, prisonnier irlandais et finalement traître à sa cause, à son pays et à son ami.

Dans Retour à Killybegs, le récit se concentre sur la vie de Tyrone, de son enfance marquée par la violence d’un père alcoolique, républicain pur et dur avec ses enfants, sur le ghetto catholique de Belfast soumis à la violence intercommunautaire et à celle de la Seconde Guerre mondiale, de ses premiers pas comme combattant de l’IRA et jusqu’à son destin de traître.

Pierre Alary nous donne donc à voir ces deux faces d’une même histoire : celle du très naïf et idéaliste français Antoine et celle plus dense de Tyrone Meehane, heurté par la vie et qui trouva lui aussi dans une quête identitaire un point de fuite : «  L’IRA, soudain, je l’ai vue partout […]. Dans le jour qui s’est levé. Je l’ai sentie en moi » (Retour à Killybegs, p. 59). Antoine est fasciné par cet homme qui l’appelle « fils » et qui le fait entrer dans sa famille, et, au-delà, par l’univers de la lutte armée. La chute de son héros n’en sera que plus difficile à assumer.

Sorj Chalandon avait choisi le mode romanesque pour compter une histoire vraie, « pour me détacher de la vérité », comme il le souligne lui-même dans une interview parue en 2012 (voir ci-dessous). La vérité ? Celle de la trahison de son propre ami Denis Donaldson, membre de l’IRA qui a avoué en décembre 2005 avoir été, pendant plus de vingt ans, un espion à la solde des Britanniques.

Sorj Chalandon est donc cet Antoine qui découvre l’univers fier et dramatique de l’Irlande du Nord en guerre. On suit son parcours d’amitié, d’illusion et de désillusion, entre morts et vivants, sur plusieurs décennies entre Paris et Belfast, landes battues de pluies et rues de briques et de poussière.

« Retour à Killybegs », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon, page 45 © Rue de Sèvres, 2018

Un dessin au service des mots et des silences

Le dessinateur Pierre Alary a été comme de nombreux lecteurs captivé par l’écriture de l’auteur de Mon traître : « Les mots de Sorj Chalandon m’ont attrapé par le cœur. » Alary a conservé le style nerveux, aux phrases très courtes, percutantes, souvent sans verbe, qui laissent percevoir la puissance évocatrice de cette histoire dans la vie du romancier, devenu luthier dans le livre. L’auteur reprend les phrases in extenso pour « raconter en dessin » comme le souligne Franck Alary : « On est dans les codes de la bande dessinée, ne pas brouiller les pistes… ».

Le dessinateur utilise pour ses cadrages des plans très cinématographiques. Très variés, parfois décalés comme si la violence des sentiments évoqués, ressentis, obligeait à se décentrer. Très souvent orientés sur la posture des corps et les regards, ils disent la souffrance, l’amitié, la vie. Il centre souvent l’image sur les visages, les mains, les yeux, ce qui rend parfaitement bien les tensions et sentiments exacerbés du narrateur, fasciné par la vie et la résistance d’un peuple d’hommes, de femmes, d’enfants. L’espoir aussi qui tient dans le son du violon et le chant, armes si belles et si dérisoire contre la violence : « Alors que les Britanniques lui infligeaient les tortures et la mort, moi j’offrais à l’Irlande ses plus belles musiques » (album Mon traître, p. 62).

« Mon traître », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon, page 85 © Rue de Sèvres, 2018

Le dessin d’Alary sait traduire l’univers des pubs, de l’honneur, des parades militaires, celui des mains sur l’épaule, de la fraternité virile. Il ne se détourne pas de l’arche narrative du romancier en reprenant les mêmes scènes, au même moment de l’histoire racontée. Il reste au plus près de l’écriture du livre avec ses digressions temporelles mais aussi ses éléments historiques véridiques comme le rappel de l’agonie de Bobby Sands mort après soixante-cinq jours de grève de la faim, le 5 mai 1981, pour obtenir le statut de prisonnier politique. L’alternance entre couleur, teintes plus sombres et sépia permet aisément de suivre ces va-et-vient.

De nombreuses vignettes sont livrées sans dialogue, pour rendre compte des émotions, au cœur du travail d’écriture de Sorj. Rester au plus près des mots du romancier par ces silences qui rendent d’autant plus fort la part du verbe. On ressort de ce volume avec l’amertume de la Guiness dans l’âme, mais après une belle leçon de vie et d’humanité dans tout ce qu’elle a de perfectible. C’est là l’essentiel de l’art… nous interroger et rendre l’histoire immortelle.

« Mon traître », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon, page 115 © Rue de Sèvres, 2018

Au service de pratiques pluridisciplinaires en classe

Mon traître comme Retour à Killybegs sont des albums d’une lecture adaptée à la fin du collège et en lycée. Le second peut être plus apaisé, comme le roman éponyme. La bande dessinée place ici les mots en pleine lumière, par la force du choix narratif et de l’image. Elle peut susciter auprès des élèves le goût et le désir de la lecture romanesque.

Les enseignants de lettres et d’histoire trouveront justement ici matière à croiser le roman avec sa mise en dessins. Il pourrait être question en particulier de proposer en classe une problématique sur le rapport entre les mots et l’univers visuel retenu par le dessinateur : comment l’auteur de bande dessinée perçoit et rend compte de l’univers du romancier : paysages, intérieurs, représentations des hommes et des actions ?

Autour de l’histoire de l’Irlande du Nord, des problèmes très contemporains pourraient être évoqués qui sourdent de la presse et des médias à l’occasion du BREXIT, confrontés avec le XXe siècle irlandais et européen (les nationalismes).

Sur le site de la RTBF

Les professeurs de langues pourraient travailler sur l’Irlande et la civilisation contemporaine irlandaise à travers romans et dessins et la traduction en anglais du livre de Sorj Chalandon. Sans compter l’apport de la musique : des œuvres de tradition populaire à la pop irlandaise dont le groupe U2 et son Sunday Bloody Sunday est l’archétype militant.

Avec le professeur d’arts plastiques, il pourrait s’agir de cerner l’imaginaire personnel des élèves à travers le dessin et leur propre passage des mots du roman aux mots de la bande dessinée ; de l’imagination littéraire à la mise en images. Enseignants de lettres, d’arts plastiques et d’histoire pourraient proposer dans cette veine l’élaboration par les élèves d’une bande dessinée à partir de la lecture des deux romans de Chalandon. Puis confronter les travaux réalisés avec l’œuvre de Pierre Alary dévoilée en fin de parcours.

La comparaison des choix narratifs (quels passages ont été retenus ?), de la représentation des personnages (le témoignage d’Alary en fin de volume est sur ce point très instructif !) pourraient constituer des points d’entrée enrichissant la réflexion des élèves.

Ces quelques pistes n’épuisent en rien ce qui peut être utilement pensé en classe autour des deux albums Mon traître et Retour à Killybegs. Elles visent à enchanter davantage encore la découverte de deux très grandes œuvres qui ont su traduire en images l’histoire irlandaise sombre et belle de Sorj Chalandon.

Alexandre Lafon

« Sunday Bloody Sunday » par le groupe U2 : https://www.youtube.com/watch?v=EM4vblG6BVQ

Entretien avec Sorj Chalendon dans la revue québécoises Entrevues.

• France culture :  L’Irlande à l’heure du Brexit, Concordance des temps, par Jean-Noël Jeanneney, avec Christophe Gillissen, professeur d’études irlandaises à l’université de Caen (émission diffusée le 9 février 2019).

 

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