« Le Chemin des forçats », d’Alexandre Soljénitsyne

« Le Chemin des forçats », d'Alexandre SoljénitsyneEntre 1948 et 1952, Alexandre Soljénitsyne, suspecté de jugements séditieux contre Staline, est interné dans un camp de Sibérie. Pour aider à sa survie, pour rendre compte aussi, il décide d’écrire des poèmes qui, à mesure qu’il les compose, sont appris par cœur puis détruits.

Le résultat est un long texte poétique qui prend pour nom Vladimirka, parce que le convoi des bagnards passait par la ville de Vladimir, ou encore Dorojenka, qui en russe signifie « Le Chemin ».

C’est ce nom qui donne son titre au livre, Le Chemin des forçats, traduit de façon élégante par Hélène Henry pour les éditions Fayard qui le publient aujourd’hui.

L’intérêt premier de l’ouvrage est évidemment de nous offrir un témoignage de première main sur le Goulag, ce que faisaient déjà la monumentale somme de L’Archipel du Goulag, ou les textes de Varlam Chalamov réunis dans les bouleversants Récits de la Kolyma. Mais au-delà de cette dimension essentielle, le livre nous retient par sa forme, celle d’un vaste poème narratif, un peu dans l’esprit de ce que nous proposaient Raymond Queneau avec son Chêne et Chien ou Aragon avec Le Roman inachevé. À cette différence près que la part autobiographique se limite ici à l’expérience concentrationnaire.

En onze chapitres précédés d’une introduction et conclus par un « Après-dire », Soljénitsyne nous raconte son parcours pour rejoindre le camp, les condition de détention, les petits faits de la vie des captifs, les moments d’espoir et ceux, plus nombreux, de détresse, les lieux, les gens, le froid, la faim et la souffrance.

Mais ce contenu, conforme au genre, est sublimé par la beauté de la langue et la force poétique que la traduction parvient à rendre avec bonheur, ainsi que l’attestent ces quelques vers de la première page :

« Cinq par cinq, obéissants, les mains au dos,
Saraus noirs au milieu des pelisses, 
Statues d’airain dans les reflets du feu de camp,
Dos courbé, yeux baissés,
Nous allons comme à nos funérailles. »

Aucune plainte, aucune protestation, aucune colère, le seul désir de porter témoignage pour les générations futures :

« Peut-être grâce à la mesure et la musique je saurai
Sauvegarder en moi la parole apparue ! »

Et la conviction que ces mots, arrachés à l’oubli, parviendront à maintenir le prisonnier à hauteur d’homme :

« Et ce miracle de Dieu, notre mémoire indestructible,
Sera hors de portée de vos mains de bourreau ! »

Soljénitsyne n’a plus écrit de poésie après ce récit en vers paru dans son pays en 1999. Nous pouvons le regretter : la densité de la parole poétique donne au propos presque plus de vigueur que les fresques torrentueuses en prose qui composent son œuvre. Un grand texte.

Yves Stalloni

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• Alexandre Soljénitsyne, « Le Chemin des forçats », Fayard, 2014, 272 p.

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