« La Fin du cauchemar. 11 novembre 1918 », de Rémy Cazals

« La Fin du cauchemar. 11 novembre 1918 », de Rémy Cazals« Le canon ne tonnera plus… »

« La guerre appartient à la grande histoire qui écrase l’individu. » Luttant contre cet a priori et contre les tenants d’une histoire inscrite dans un « roman national » gonflé d’idées reçues, Rémy Cazals s’intéresse à une histoire populaire des acteurs, celle des expériences de l’intime des soldats et des civils plongés dans la guerre, replacées dans une perspective sociale.

Ce petit livre remarquable nous livre d’emblée ce qu’ont vécu plusieurs dizaines de soldats et de civils « au ras du sol » ce 11 novembre 1918. Rémy Cazals, l’inventeur des carnets de guerre du tonnelier Louis Barthas publiés en 1978 par François Maspero, restitue par là toute la complexité des sentiments vécus par les acteurs de cet armistice qui marque la fin des combats, mais pas encore la paix.

C’est bien le croisement des sources du for privé qui permet de mieux comprendre le rapport des individus et d’une société à l’histoire : « Le regroupement de plus de cent témoignages montre tout ce qu’ils apportent de concret et donc de situations, parfois inattendues, insolites, et de nuances dans les sentiments » (p. 186).  Et c’est bien de cela qu’il s’agit.

Loin de se cantonner à quelques extraits rédigés le 11 novembre, l’historien étend le champ chronologique aux jours qui ont précédé et qui ont suivi l’annonce de l’armistice. Les entrées par armes (fantassins, artilleurs), par position géographique au moment de l’armistice (diversité des fronts ou arrière) ou par situations (blessés ou prisonniers) tendent à affirmer la complexité des expériences.

Les combattants expriment avant tout le soulagement de s’en être sorti. Certains, comme le cavalier Xavier Chaïla, doutent que l’armistice ait bien été sonné :

« On était si habitué à faire la guerre que cela ne devait jamais finir »

et l’abbé Chansou ne semble pas y croire non plus :

« On n’ose pas se rendre compte du grand changement qui s’est produit ».

Notamment le son du canon qui s’est tu.  Les civils écrivent alors de l’arrière ou des zones occupées, certains meurent de joie littéralement en voyant arriver les soldats français, d’autres comme à Ambleny, non loin du Chemin des Dames, tentent de restaurer maisons et jardins détruits :

« Je continue le nettoyage et je bêche pour planter de la salade et des choux » (p. 136).

C’est bien le retour à la vie et au quotidien de paix qui sourd de la grande variété des protagonistes, et surtout des combattants qui attendent de retrouver les leurs.

À l’heure des commémorations du centenaire de l’armistice, ces paroles de témoins nous invitent à mieux comprendre la force de l’événement, dans la variété des sentiments de ceux qui l’ont vécu. Point de dictature du témoignage ici, mais bien la puissance des mots contre les caricatures et les raccourcis qui réduisent ; la puissance des mots qui invite à saisir et mieux comprendre l’expérience des hommes et des femmes, cette chair essentielle de l’histoire. À lire et à faire lire par les enseignants et leurs élèves.

Alexandre Lafon

Rémy Cazals, « La Fin du cauchemar. 11 novembre 1918 », Éditions Privat (Toulouse), 2018, 216 p.

 

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