« Judas », d’Amos Oz. Des voix d’Israël

"Judas", d'Amos OzJérusalem, hiver 1959. La ville est coupée en deux, assoupie, silencieuse, « recroquevillée sur elle-même comme pour se protéger d’un mauvais coup, avec ses arches de pierre sinistres, ses mendiants aveugles, ses vieilles dévotes ratatinées rôtissant au soleil, assises pendant des heures sur des tabourets à l’entrée de sous-sols obscurs ».

De temps à autre, un soldat jordanien tire un coup de feu dans les barbelés du no man’s land qui sépare Israël de son pays, ici incarné par la Vieille ville. Cette ville est celle qu’a connue, enfant et adolescent, Amos Oz.

Il la décrit dans Une histoire d’amour et de ténèbres, son autobiographie. Il l’a quittée dans ces années-là pour vivre au kibboutz, devenir Israélien en somme. La ville mythique rassemblait l’univers, c’est-à-dire des émigrants venus de partout, des érudits, des sages, des illuminés. Dans Judas, on retrouve certains d’eux, et notamment les lettrés.

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Amour et théologie

Le roman tient presque entièrement dans ses premières lignes : « On y parle d’une erreur, de désir, d’un amour malheureux et d’une question théologique inexpliquée. » Nous ne donnerons pas toutes les clés, laissant aux lecteurs le soin d’interpréter certaines de ces propositions. L’amour malheureux est celui qu’éprouve Shmuel Asch, un étudiant « corpulent, barbu, timide, émotif, socialiste, asthmatique, cyclothymique ».

Il le vivra deux fois. D’abord avec Yardena, sa fiancée, qui le quitte pour un garçon tout propre sur lui, sans personnalité. Ensuite avec Atalia Abravanel, une veuve âgée de quarante-cinq ans, aussi mystérieuse que belle. Elle est la fille de Shealtiel, militant sioniste de la première heure, à Jérusalem depuis huit générations. Amour malheureux ? C’est à nuancer ; disons, compliqué.

Asch a dû interrompre ses études, jusque là payées par son père qui vient de faire faillite. Il est désormais seul, sans ressources. Une annonce lui sauve la mise : on cherche un accompagnateur pour un vieil invalide. Il faut lui faire la conversation de 17 heures à 22 heures. L’employé sera nourri et logé dans cette maison que partagent donc Atalia et un certain Gershom Wald.

Il était l’alter ego d’Abravanel, son compagnon pour la dispute. Il est le père de Micha, mari d’Atalia tué pendant la guerre d’indépendance en 1948, et ne s’est jamais remis de cette mort, passe ses nuits dans sa bibliothèque, s’endort à l’aube, s’éveille à midi. Asch fait face au vieil homme, résiste comme il peut à son ironie, à ses piques, aux allusions et citations bibliques qui émaillent sa conversation.

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Un récit parallèle : la figure de Judas iscariote

La présence d’Atalia avec son beau-père l’intrigue, de même que ce passé qui les hante, et qui peuple la demeure de ses fantômes. Shealtiel Abravanel a refusé que l’on partage la Palestine en deux États. Il souhaitait que Juifs et arabes vivent dans le même pays. Il a affronté Ben Gourion, a été exclu du mouvement sioniste, perçu comme beaucoup comme un traître.

Et des traîtres, il en est souvent question dans ce roman. Abravanel avait des amis et interlocuteurs arabes, parmi les savants et les dignitaires de la région. Ses choix l’ont voué à la solitude puis au silence. Sa vie n’est pas sans écho avec celle de Asch : son grand-père, un immigrant de Lettonie, travaillait pour la police britannique, à l’époque du mandat. Il fournissait aussi et surtout des papiers aux combattants qui luttaient contre cette occupation. Mais il a été assassiné par certains qui ne voyaient que l’uniforme anglais sur lui.

Est-ce ce qui a incité Asch, étudiant en histoire, à travailler sur la figure de Judas Iscariote ? Ce n’est pas écrit, mais on peut établir le lien. Il aimerait écrire un évangile selon Judas, montrant que loin d’être le traître passé pour l’éternité à la postérité, il a été le plus fidèle d’entre les fidèles. Persuadé que Jésus était vraiment le fils de Dieu, il a vu dans la crucifixion l’ultime épreuve qui aurait permis de le prouver :

« Judas Iscariote fut donc l’auteur, l’imprésario, le metteur en scène et le producteur du spectacle de la crucifixion. […] Et tandis que Jésus agonisait sur la croix dans d’atroces souffrances […] la foi de Judas ne vacilla pas un instant : c’était pour bientôt. Le dieu crucifié allait se lever, s’affranchir des clois et descendre de la croix. Et il lancerait à tout le peuple frappé de stupeur, prosterné à terre : “Aimez-vous les uns les autres”. »

Comme Abravanel espérait en finir avec les États nation, leurs barreaux aux fenêtres, leurs verrous et serrures, Judas croit que les hommes peuvent vivre ensemble. Asch le croit assez pour se trouver en marge, jusqu’à parfois, se rendre ridicule. Ces récits parallèles, comme deux ruisseaux, irriguent le roman.

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Initiations

Amos Oz écrit à la façon d’un Thomas Mann ou d’autres maîtres de l’entre-deux guerres, un roman dans lequel on s’affronte aussi par les idées. Entre le fantôme d’Abravanel (ou ce que rapporte sa fille) et les conversations avec Wald, il fait son chemin, apprend, découvre. Il devient adulte. Du moins on pourrait l’espérer. On verra dans la toute dernière phrase du roman que c’est un peu plus compliqué.

Adulte, il le devient avec Atalia. Non que leur amour soit aussitôt un fleuve tranquille ou harmonieux, mais parce qu’elle l’intrigue, le fait attendre, l’amène où elle veut, à sa façon, caustique et séduisante. Elle est détective privée ; son métier consiste à fureter, à observer, à piéger : des amants clandestins, des mauvais payeurs, des particuliers sans relief.

Le narrateur décrit avec humour ses actions, et il la donne à entendre. Elle parle avec la vivacité de certains personnages, dans les comédies américaines. Elle a l’art de la formule, sait couper court. Plus Asch la fréquente, plus le mystère s’amplifie. Jusqu’à ce qu’il sache tout, et d’abord quelle mort atroce fut celle de Micha. Et cette mort a plus d’incidence sur sa vie qu’il ne le pensait : « C’était grâce à sa mort que Shmuel s’était vu offrir de passer un hiver dans le foyer du défunt entre son père et son épouse. Ce cadeau, il l’avait dilapidé, alors qu’il disposait d’une liberté souveraine et de la solitude la plus totale. » À la fin de cet hiver yérosolomitain, il part vers le sud du pays, vers ce désert qui devient le nouvel eldorado.

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On se tromperait à ne lire ce roman que comme une fiction sur une autre époque. Les discussions sur l’État, les séparations nécessaires, ce sont celles qu’Amos Oz a eues en diverses occasions.

Il n’est qu’à lire ou relire Aidez-nous à divorcer ! ou Comment guérir un fanatique, voire l’introuvable Les Voix d’Israël, autrefois publié chez Calmann-Lévy, pour s’en rendre compte. Le temps ne passe pas, ou pas aussi vite qu’on le croit.

Norbert Czarny

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• Amos Oz, « Judas », traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 2016, 352 p.

 

 

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